Alors que les Afghans attendent les résultats de l’élection présidentielle du 28 septembre, de nombreux internautes visionnent sur Internet des vidéos qui montreraient des cas de fraude massive. Nos Observateurs redoutent une fraude si importante qu’elle pourrait déterminer le nom du vainqueur.

Les Afghans se sont déplacés dans 4 095 bureaux de vote pour départager 13 candidats. Le comptage des votes doit durer trois semaines, compte tenu de menaces d’attaques des Taliban. Les deux favoris, l’actuel président Ashraf Ghani et son rival Abdullah Abdullah, le chef de l'exécutif du pays, clament tous les deux victoire.

Des dizaines de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux semblent montrer des groupes de personnes en train de remplir des bulletins de vote et les introduire dans des urnes électorales. Certaines montrent une personne cochant le nom d’un candidat sur de nombreux bulletins. D’autres montrent un groupe de personnes qui en font de même, dans ce qu’un internaute a qualifié "d’usine à fabriquer un gouvernement".

Dans de nombreuses vidéos, dont l’authenticité n’a pas pu être vérifiée de façon indépendante, il n’est pas possible d’identifier quel candidat serait favorisé par ces supposées fraudes. Dans les quelques vidéos où le nom est visible, on distingue les noms des deux favoris.

Dans cette vidéo publiée le 1er octobre 2019 sur Facebook, des femmes remplissent des bulletins en faveur du président Ashraf Ghani avant d’y coller des codes-barres pour identification biométrique.

La Commission électorale indépendante afghane a annoncé le 29 septembre qu’elle avait reçu 2 275 plaintes pour fraude électorale de différents partis et qu’elle allait enquêter.

Pour Shah Hossein Mortazavi, un conseiller et ancien porte-parole adjoint du président Ghani, certaines de ces vidéos semblent en effet montrer des cas de fraude électorale. "J’ai vu les vidéos sur les réseaux sociaux", a-t-il confié à la rédaction des Observateurs de France 24. "Alors que certaines semblent authentiques et montrent de possibles infractions, nous ne devons pas nous livrer à des conclusions hâtives. Pour quelle raison un groupe de personnes qui enfreint la loi voudrait être filmé ? Si quoi que ce soit s’avère être une infraction, les urnes suspectes seront disqualifiées ou éliminées par la Commission électorale."

Dans cette vidéo publiée le 29 septembre 2019, un homme coche le nom du président Ashraf Ghani sur plusieurs bulletins. Des médias locaux avancent que cette vidéo aurait été filmée dans la province orientale de Paktia.

Mais tous ne partagent pas le même avis. De nombreux internautes, journalistes et activistes afghans redoutent qu’un bourrage d’urnes à grande échelle pourrait modifier le nom du véritable vainqueur. 

"Les personnes qui remplissent les bulletins le font souvent pour de l’argent"

Haseeb Motaref est un activiste des droits de l’Homme afghan et régulièrement observateur électoral pour des ONG. Il doute que la Commission électorale puisse changer les choses.
 
Beaucoup de vidéos sont sorties sur les réseaux sociaux après l’élection. J’en ai compté près de 100. Elles sont révélatrices de graves irrégularités lors de l’élection du 28 septembre. Dans certaines vidéos, il est possible de reconnaître le lieu où elles ont été filmées.

Mais ce n’est pas le cas pour toutes les vidéos qui circulent en ligne et cela rend très difficile le travail d’enquête. Dans la plupart des images que j’ai vues, les gens ajoutent des bulletins pour le président Ashraf Ghani, mais il y en a aussi du côté des votes pour Abdullah Abdullah.

Dans cette vidéo publiée le 29
 septembre, un homme remplit plusieurs bulletins pour le président Ashraf Ghani et colle des codes-barres à l’arrière.
 
Le bourrage des urnes est le premier problème. Le deuxième, c’est la Commission électorale indépendante elle-même. De nombreux membres de cette commission ne sont pas indépendants. Certains d’entre eux ont ainsi publiquement soutenu le président Ashraf Ghani. Et même si la Commission voulait vraiment faire son travail, elle n’a en fait pas assez de pouvoir pour agir.

Des observateurs électoraux ont constaté des problèmes logistiques et un manque de bulletins de vote dans les régions qui sont traditionnellement acquises à Abdullah Abdullah. En plus, le jour des élections, les connexions téléphoniques étaient interrompues dans tout le pays. Il y a également eu des pannes de courant par endroits. Il était donc compliqué de signaler les irrégularités potentielles.
 
"Les personnes qui remplissent des bulletins le font souvent en échange d’argent"

 Il y a aussi des urnes qui ont été laissées sans surveillance dans les zones rurales. Selon certaines informations, des membres du personnel de la Commission électorale auraient installé les machines à voter et les bulletins de vote dans les bureaux le matin de l’élection et seraient venus les chercher le soir, laissant alors les habitants superviser le scrutin. Des chefs de guerre ont ainsi très facilement pu organiser le remplissage de bulletins de vote pour leur candidat favori.

De nombreuses personnes s’interrogent sur ces images de bourrage d’urnes. Il y a une réponse simple : l’argent. Les personnes qui remplissent des bulletins le font souvent en échange d’argent. Ils filment leurs actes pour montrer à leurs "employeurs" qu’ils ont une preuve que le travail a bien été fait. Mais certaines vidéos ont finalement atterri sur les réseaux sociaux.

D’autres font ce genre de vidéo pour discréditer les candidats : ils organisent un bourrage d’urne en faveur du candidat X, puis vendent la vidéo à l’équipe de campagne du candidat Y, qui peut alors accuser son rival de fraude électorale.

Et puis, bien entendu, certaines vidéos sont filmées par des gens qui veulent dénoncer la corruption au sein du processus électoral.
 
 
Dans cette vidéo publiée le 1er octobre 2019, un homme coche le nom d’Abdullah Abdullah sur plusieurs bulletins.
 
Des signatures biométriques comme solution ?

La fraude électorale à grande échelle existe depuis de nombreuses années en Afghanistan. Lors de la course à la présidentielle de 2014, Abdullah Abdullah avait déjà mis en garde contre une "fraude industrielle" et des vidéos montrant des bourrages d’urnes en faveur d’Ashraf Ghani étaient apparues en ligne.

Pour réduire les cas de fraude lors de l’élection de 2019, la Commission électorale a mis en place des "signatures biométriques". Les empreintes digitales des électeurs sont numérisées au bureau de vote, puis associées à un code-barre qui est collé derrière le bulletin de vote.

Pour notre Observateur Haseeb Motaref, il y aurait donc une solution simple contre ces bourrages d’urnes :
 
Évidemment, les faux votes n’ont pas de signature biométrique. Si nous voulons un résultat électoral clair et transparent, la Commission électorale doit exclure tous les votes sans signature biométrique.

L’équipe de campagne d’Abdullah a déjà demandé que les votes sans signature biométrique soient écartés. De leur côté, les équipes d'Ashraf Ghani avancent cependant que de nombreux Afghans ont voté sans signer, en raison du manque de personnel qualifié. Elles souhaitent donc que ces votes puissent être comptabilisés.


Article écrit par Ershad Alijani (@ErshadAlijani)