En Irlande, une entreprise sociale propose à des sans-abri d’être formés à devenir des guides touristiques. Lancée en 2014 dans la ville industrielle de Drogheda, puis à Dublin, cette initiative leur permet de se réinsérer progressivement sur le marché du travail, mais aussi de changer le regard que la société porte sur eux.

En Irlande, le nombre de personnes en hébergement d'urgence a augmenté de 145 % entre 2014 et 2017. Sur la même période, le nombre d’enfants sans domicile a augmenté de 276 % : dans le pays, plus d’une personne sans domicile sur trois est un enfant.

"Chaque tour est différent et offre une perspective unique de la ville"

Déplorant le manque d’opportunités pour ces personnes, Austin Campbell, un Irlandais ayant travaillé plusieurs années dans les services d’aide aux personnes sans domicile, a cofondé l’entreprise sociale My Streets Ireland en 2014. Celle-ci propose des formations de trois mois à des sans-abri repérés par les services sociaux, pour qu’ils puissent devenir guides touristiques dans la ville portuaire et industrielle de Drogheda, mais également à Dublin depuis 2018.
 
En Irlande, comme ailleurs en Europe, il y a un manque de logement. Les personnes sans domicile doivent, chaque soir, demander un hébergement, et elles ne savent pas vraiment où elles seront le lendemain. Donc, pour elles, il est impossible de suivre une scolarité normalement ou d’avoir un emploi normal. Il y a donc aussi des problématiques liées à l’éducation et à l’emploi, et c’est à ce niveau qu’on peut agir. 

Si vous parlez avec des sans-abri, vous vous rendrez compte qu’ils ont souvent beaucoup d’histoires à raconter. Ils ont aussi une connaissance des villes et des rues que des guides touristiques classiques n’ont pas. C’est comme cela que nous avons eu l’idée de lancer une formation accessible et conviviale, pour combler ce manque d’opportunités. 

Formation avec My Streets Ireland.

Les participants doivent suivre une formation de trois mois. La seule condition pour être accepté, c’est de s’engager à venir sobre et se montrer respectueux. Pendant cette formation, on cherche avec eux les thèmes qui les intéressent pour faire des recherches dessus et écrire ce qu’ils vont expliquer aux touristes.
 
Puis des comédiens interviennent pour les aider à prendre confiance et à s’exprimer devant un groupe. Enfin, la dernière partie de la formation se passe avec des guides touristiques professionnels : avec eux, ils décident de leur parcours dans les rues de Dublin. Chaque tour est différent et offre une perspective unique de la ville.

Plus de 12 000 touristes depuis 2014

Depuis 2014, une cinquantaine de guides touristiques ont été formés. Sur le site Internet de My Streets Ireland, plusieurs tours sont proposés. À Drogheda, Cyril et Martin reviennent sur l’histoire de la ville tout en jouant de l’harmonica. À Dublin, Eddie raconte son itinérance en tant que sans-abri, tandis que Ronya fait découvrir l’héritage viking de la capitale.

Le tour de Ronya sur l'héritage viking de Dublin. 

Le tour de Ronya avec des étudiants sur l'héritage viking de Dublin. 
 
L’entreprise est également partenaire d’agences de voyages et d’écoles, qui amènent des groupes. Au total, près de 12 000 touristes ont bénéficié de ces visites originales depuis 2014.
 
Les tours coûtent 10 euros par personne et les guides sont payés 40 euros de l’heure. Le reste de l’argent permet à l’entreprise de poursuivre ses activités. Car si certains organismes publics financent en partie les formations, l’entreprise s’appuie surtout sur ses fonds propres, grâce à des donations et à des prix d'entrepreneuriat social. 

Le tour de Cyril et Martin à Drogheda. 

Martin à l'harmonica lors de son tour à Drogheda.
 
Pour Austin Campbell, outre la réussite sur le plan social pour ces personnes, l’objectif du projet est aussi de faire évoluer la vision des Irlandais sur les sans-abri :
 
Les participants au programme ont tous des profils et des âges différents. Certains sont dans la rue depuis un mois, d’autres depuis cinq ans, ou 20 ans. Certains sont devenus sans-abri après avoir perdu leur emploi, après une rupture amoureuse... Enfin, il y a des personnes qui ont des maladies psychiatriques ou des problèmes d’addiction qui les ont poussées à la rue. 

Au début de chaque tour, les guides se présentent et expliquent un peu ce qui les a amenés là. Faire changer le regard sur ces gens, c’est un des objectifs phares de cette initiative.
 

Un groupe lors d'une visite. 
 
Un groupe d'étudiants à Drogheda. 
 
Alors que le tourisme est en plein essor en Irlande, My Streets Ireland aimerait s’implanter dans d’autres villes dans les prochaines années. Mais pour ce faire, l’entreprise sociale est encore à la recherche de sources de financement pérennes. 
 
Article écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).