Deux vidéos amateur ont révélé une scène de violence policière dans une église évangélique à Ngozi, dans le nord du Burundi, le 21 septembre. Cette scène met en lumière la répression des fidèles opposés à un pasteur ayant les faveurs des autorités burundaises, dans un contexte de défiance du gouvernement à l’égard des autorités religieuses.

Les images ont été filmées au sein d’une église adventiste du septième jour – l’une des Églises les plus influentes au Burundi avec 150 000 membres – dans le quartier Rubuye, dans la ville de Ngozi, dans le nord du Burundi, le 21 septembre. Alors que des fidèles chantent, une première vidéo de sept secondes montre un policier donner des coups de bâtons, créant la confusion.

Dans une deuxième vidéo de 15 secondes filmée au même endroit, un policier traine à terre une femme, pendant qu’un autre lui donne un coup de bâton. Celle-ci semble se débattre pour ne pas être emmenée par les agents.

"Les fidèles sont divisés en deux groupes au sein de cette église"

Plusieurs sources vivant dans la zone ont confirmé à la rédaction des Observateurs de France 24 que les fidèles de cette église s’étaient battus entre eux, avant l’intervention de la police. L’un de nos Observateurs dans la ville explique, sous couvert d’anonymat :

Au sein de cette église, les fidèles sont divisés en deux groupes, car ils ne sont pas d’accord quant au choix de la personne qui devrait être à leur tête.

Certains soutiennent un leader qui est agréé, reconnu par les autorités, Joseph Ndikubwayo. [Ce pasteur a été limogé par l’Église adventiste fin 2018, après avoir présidé la branche burundaise de cette Église, car il était notamment accusé de détournements de fonds. Mais il a finalement été maintenu à son poste par les autorités burundaises sur ordre du ministère de l’Intérieur, comme expliqué par RFI, NDLR.]

Mais la majorité des fidèles n’en veulent pas, et soutiennent au contraire un autre leader qui n’est pas reconnu par le gouvernement : Lamec Barishinga.

Cela faisait plusieurs mois qu’il y avait des tensions au sein de cette église, mais la situation s’est vraiment aggravée le 21 septembre. Les fidèles qui soutiennent Joseph Ndikubwayo avaient interdit aux autres fidèles l’accès à l’église, lesquels ont alors voulu entrer par la force, et il y a eu des bagarres. Des policiers sont ensuite arrivés, pour les faire sortir par la force, mais ils auraient alors reçu des jets de pierres. Ils ont donc arrêté plusieurs d’entre eux.

Ce n’est pas le seul endroit où il y a des tensions entre fidèles : une autre église a été fermée à Ngozi, il y a un mois environ, également à cause de cela.

Une autre source vivant à Ngozi, ayant également requis l’anonymat, a expliqué que 13 fidèles avaient été arrêtés, et que deux autres personnes leur ayant rendu visite avaient également été interpellées. Ces quinze personnes ont finalement été libérées le 24 septembre en fin de journée. Mais selon notre Observateur, un fidèle serait toujours hospitalisé après avoir eu la jambe cassée par un policier.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le commissaire de police de Ngozi n’a pas souhaité commenter l’incident, renvoyant vers ses supérieurs hiérarchiques nationaux. Joint via WhatsApp, le porte-parole du ministère de la Sécurité publique, Pierre Nkurikiye, a répondu : "Dès que la police sera au courant de cet incident via une plainte, elle entamera une enquête pour vérifier si les faits ont réellement eu lieu et appréhender les coupables en cas d'affirmative. Les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux sont souvent des fabrications pour ternir l'image de notre police."

Tensions entre certains membres de l’Église adventiste du septième jour et le gouvernement burundais

À la suite de la décision du gouvernement de Pierre Nkurunziza de conserver Joseph Ndikubwayo à la tête de la branche burundaise de l’Église adventiste du septième jour, alors qu’il avait été limogé en décembre 2018, plusieurs fidèles et pasteurs s’opposant à cette décision avaient été arrêtés au Burundi en mai. Le président mondial de l’Église adventiste, Ted Wilson, basé aux États-Unis, avait alors dénoncé "les abus et harcèlement" du gouvernement burundais à l’encontre de ses fidèles. Ils avaient ensuite été libérés quelques jours plus tard en signe d’apaisement. 

Malgré cela, ces derniers mois, plusieurs vidéos montrant des manifestations et protestations de fidèles opposés au choix de Joseph Ndikubwayo ont été relayées sur les réseaux sociaux.

 

Dans cette vidéo, le pasteur Joseph Ndikubwayo est accueilli par des habitants de la province de Cibitoke qui crient "Joseph, démon !".

Manifestations dans la région de Cibitoke fin juillet après l'annonce de la nomination de Joseph Ndikubwayo à la tête de l'Eglise adventiste.


Méfiance réciproque entre le gouvernement burundais et l’Église catholique

Ces images sont à replacer dans un contexte de défiance du gouvernement burundais à l’égard des autorités religieuses, à l’approche de l’élection présidentielle de mai 2020. Les opposant au président Pierre Nkurunziza craignent que ce dernier brigue un quatrième mandat d’affilée, bien qu’il ait promis qu’il ne se représenterait pas

Lors de la Conférence des évêques catholiques, le 22 septembre, des évêques ont lu un message dénonçant les assassinats de personnes ayant des opinions divergentes de celles du gouvernement. Cette prise de position a provoqué plusieurs réactions d’officiels burundais, accusant l’Église "d’enseigner la haine du parti présidentiel "à leurs fidèles.

L’Église catholique s’était déjà opposée au troisième mandat de Pierre Nkurunziza en 2015, jugé illégal par l’opposition.

Ces dernières années, plusieurs ONG ont également dénoncé une "croisade religieuse "menée par le président, lui-même évangéliste adepte de l’Église du Rocher, visant non seulement les églises, mais également les mœurs de la société burundaise.
 

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Article écrit par Alexandre Capron (@alexcapron)