Observateurs

Au moins 33 personnes ont perdu la vie lors de manifestations organisées lundi 23 septembre dans la province de Papouasie, en Indonésie. La plupart ont péri dans des incendies déclenchés par des manifestants, dans un contexte d’affrontements avec les forces de l’ordre. Nos Observatrices sur place racontent ce qu’ils ont vu.

Les villes de Jayapura et Wamena ont été le théâtre de violentes émeutes lundi 23 septembre, lors desquelles au moins 33 personnes ont perdu la vie, selon la police.

La région papoue, située dans l’est du pays, est en proie à des violences depuis plusieurs semaines, alimentées par une revendication indépendantiste. Elles avaient initialement été déclenchées par des insultes racistes proférées contre des Papous.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Traités de "singes", les Papous se soulèvent et érigent l’animal en symbole révolutionnaire

 

À Wamena : "Les militaires ont tiré de nombreux coups en l’air pour effrayer les manifestants"

À Wamena, dans le centre de cette province pauvre et reculée, les violences auraient été déclenchées par des propos racistes tenus pas une professeure, selon notre Observatrice sur place, une ingénieure et activiste papoue de 24 ans qui a tenu à garder l’anonymat.
 
En marchant aux côtés des manifestants, j’ai pu discuter avec eux et comprendre comment tout cela avait commencé : un élève aurait été traité de singe par sa professeure le samedi 21 septembre [une information confirmée par une église locale, mais niée par la police, rapporte Amnesty International, NDLR], ce qui a déclenché une vague de protestation dans le lycée, puis une manifestation dans la ville. 

Lundi 23 septembre, vers 7h, les lycéens ont commencé à marcher dans la ville et à passer devant d’autres lycées pour emmener les élèves avec eux.

J’étais là quand les affrontements entre les militaires et les manifestants ont commencé, près du bâtiment gouvernemental [il s’agit du bâtiment Kantor Bupati, qui administre le district de Jayawijaya, NDLR], et j’ai pu prendre quelques vidéos. Les militaires ont tiré de nombreux coups en l’air, pour effrayer les manifestants et les disperser.


Dans cette vidéo filmée par notre Observatrice, lundi 23 septembre, des militaires tirent en l’air, tandis que des manifestants lancent des projectiles dans leur direction. Elle a été tournée dans la rue Jalan Yos Sudarso, à l’endroit indiqué ci-dessous, géolocalisé grâce à une image 360 disponible sur Google Maps.

"30 personnes sont mortes dans les incendies"
 
Mais pour une partie des étudiants, ça a eu l’effet inverse : ça a vraiment décuplé leur colère. Ils étaient en face du bâtiment gouvernemental et ont mis le feu à de nombreux magasins, voitures et motos. Puis ils ont fini par incendier le bâtiment gouvernemental.
  Selon les informations que j’ai pu récolter, 30 personnes sont mortes dans les incendies provoqués par les manifestants [la police avance un bilan de 29 morts, NDLR]. Certains étudiants auraient été blessés par les balles des militaires, mais tous ont été soignés à l’hôpital.
 

À Jayapura : "La police nous attendait : j’ai vu 17 unités et 4 fourgons"

Une autre manifestation était organisée le même jour à Jayapura, la capitale provinciale. Elle aurait entrainé la mort d’un soldat et de trois civils touchés par des balles en caoutchouc, selon la police. De nombreux activistes affirment, au contraire, que les soldats ont utilisé des balles réelles.

Une activiste de 21 ans basée dans cette ville, ayant également tenu à garder l’anonymat, était dans le cortège ce jour-là.
 
Nous sommes arrivés tôt le matin sur le campus de l’Université de Papouasie entre 5h et 8h. La manifestation avait été organisée pour demander plus de places dans les résidences universitaires pour les étudiants revenus des autres régions indonésiennes, parce qu’ils ne s’y sentaient plus en sécurité ou y étaient victimes de racisme.

Les manifestants sont arrivés au niveau du centre culturel Waena Expo entre 9h et 11h. La police nous attendait : j’ai vu 17 unités et 4 fourgons. Ils ont commencé à tirer des gaz lacrymogènes et à tirer en l’air avec leurs armes à feu. J’ai alors couru et je me suis réfugiée près du musée. J’ai vu des manifestants blessés par la police, mais je ne l’ai pas vue tirer sur eux directement. Il y aurait eu dix blessés par balles et quatre personnes tuées, dont un soldat. Je ne sais pas comment il est mort car je n’ai pas vu de manifestants armés.

Selon la police, le soldat a été poignardé par les manifestants.
 
L'un des jours les plus sanglants en Papouasie de ces 20 dernières années

Au lendemain de ces violences, Amnesty International a appelé à l’ouverture d’une enquête indépendante et impartiale sur les affrontements entre manifestants et policiers. "C’est l'un des jours les plus sanglants en Papouasie de ces 20 dernières années", a déclaré Usman Hamid, directeur exécutif de l’ONG.

Article écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).