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Le 17 septembre, une inquiétante vidéo a été publiée sur YouTube. Des centaines d’hommes, les mains liées dans le dos, les yeux bandés et portant un gilet numéroté sont débarqués d’un train. Authentifiées par un chercheur basé en Australie, ces images lèvent le voile sur les conditions de détention des prisonniers des "centres de rééducation" chinois, où ont été envoyés une grande partie des Ouïghours musulmans vivant dans le Xinjiang, une région située dans l’ouest de la Chine.

La vidéo originale, publiée le 17 septembre, a recueilli plus de 460 000 vues. Elle entend montrer "la suppression sur le long terme des droits de l’homme et des libertés fondamentales par le gouvernement chinois dans la région autonome ouïghoure du Xinjiang".

C’est la seule vidéo publiée sur la chaîne YouTube "War on Fear", créée le jour-même. Cette chaîne ne détaille toutefois ni la date, ni le lieu exact, ni le contexte dans laquelle cette vidéo tournée à l’aide d’un drone a été enregistrée.


Mais un important travail de vérification a été réalisé par Nathan Ruser, un enquêteur pour l’Institut australien de stratégie politique, un think tank spécialiste des questions de défense.

"Il y a quatre jours, une vidéo montrant entre 300 et 400 prisonniers menottés les yeux bandés dans une gare ferroviaire du Xinjiang a été publiée sur YouTube. Dans ce fil Twitter, je vais vous expliquer comment j’ai pu établir que cette vidéo a été filmée à Korla (41.8202, 86.0176) le 18 août [2018]", a expliqué Nathan Ruser le 21 septembre, sur son compte Twitter.


Première étape : vérifier la localisation de la vidéo

Dans un premier temps, ce chercheur a cherché à identifier le lieu où ces images avaient été filmées. Il a alors étudié les différentes inscriptions visibles à l’écran et repéré deux indications : le nom de la ville de Korla, et une petite carte en bas à gauche indiquant la position approximative du drone par rapport à celle-ci. À partir de là, en décortiquant les indications d’échelle et d’orientation, il a pu établir que le drone se situait à 12,42 km de Korla.

En intégrant ces paramètres dans le logiciel Google Earth et en essayant de retrouver des éléments spécifiques visibles dans la vidéo, comme le bâtiment blanc au premier plan, les arbres, les voies ferrées et le parking, il a pu retrouver le point précis d’où les images avaient été filmées : une gare située à l’ouest de Korla, à proximité du quartier Yusu Tunshanghu.
 
Deuxième étape : vérifier la date de la vidéo

Dans un deuxième temps, il a tenté d’établir la date à laquelle ces images avaient été prises.
Pour ce faire, il a repéré les ombres projetées au sol et les a comparées à celles visibles sur Google Earth à différentes dates. Il a remarqué que l’orientation et la taille des ombres étaient similaires à celles capturées via satellite le 7 septembre dernier.

Pour obtenir une date plus précise, il a ensuite utilisé le logiciel SunCalc, qui permet de calculer précisément le jour et le mois à partir d’une ombre visible sur une photo, mais pas l’année.

"En sachant que le poteau mesure environ 8,88 mètres de haut, nous devons parcourir SunCalc pour trouver une date approximative, en trouvant la date et le jour où un objet de 8,88 mètres projette une ombre de 5 mètres avec un azimut du soleil de 173,4 degrés", détaille l’enquêteur dans ce tweet.

Grâce à ce logiciel, il a pu établir que les images avaient été prises entre le 18 et le 20 août.

Restait à déterminer l’année : en étudiant les différentes images satellites disponibles à travers le temps, Nathan Ruser a remarqué plusieurs changements, à savoir l'installation de pavés sur le parking où sont emmenés les prisonniers et l'apparition de buissons. Grâce à ces éléments, il a pu procéder par élimination et confirmer que ces images avaient été prises aux alentours du 20 août 2018.
 
Une vidéo jugée "très inquiétante"

Selon le chercheur, ces images documentent les persécutions subies depuis 2017 par les Ouïghours de la région autonome du Xinjiang, située à l’ouest de la Chine, bien que rien dans la vidéo ne prouve de façon certaine que les prisonniers sont bien des Ouïghours.

Cette vidéo a en tout cas été jugée "très inquiétante" par Marise Payne, ministre australienne des Affaires étrangères, et est désormais considérée comme une preuve solide des atteintes aux droits de l’homme au Xinjiang.
 
Une campagne de persécution contre les Ouïghours lancée en 2017

Les Ouïghours, majoritairement musulmans, sont punis dans leur ensemble pour les actions et revendications du Parti islamiste du Turkestan (PIT), un petit groupe terroriste affilié à Al-Qaïda, actif en Syrie et composé de quelques centaines de membres essentiellement issus de la diaspora.

Sont principalement visés par le gouvernement chinois : les Ouïghours ayant eu ou ayant tenté d’avoir des contacts à l’étranger et ceux ayant exprimé leur foi. Le gouvernement s’en prend ainsi aux étudiants partis à l’étranger, aux édifices religieux et utilise les dernières technologies de surveillance de la population.

La persécution de cette minorité a déjà été documentée dans de nombreux rapports.

Lire sur France 24 >> ONG et ONU dénoncent les camps d’internement pour Ouïghours en Chine

Selon des analyses du New York Times, les tribunaux locaux du Xinjiang ont condamné 230 000 personnes à des peines de prison ou autres en 2017 et 2018. Les arrestations conduites dans cette région représentent 22 % des arrestations à l’échelle du pays, alors que le Xinjiang représente 2 % de la population nationale.

Article écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).