Observateurs

Depuis plusieurs années, des feux touchent les habitations de la région du Fouta-Djalon, en Guinée, entraînant une psychose chez les populations, qui estiment qu’ils seraient "d’origine mystérieuse". Des enquêtes ont déjà été menées sur le sujet, écartant cette hypothèse. Mais selon nos Observateurs, les rapports d’expertise et les préconisations pour prévenir ces incendies n’ont jamais été transmis aux habitants.

Dans le district de Gonkou, non loin de la ville de Labé, près d’une trentaine d’habitations, en majorité des cases, sont parties en fumée depuis début septembre. Dans plusieurs vidéos, on peut ainsi voir des familles regarder brûler leur maison en plein jour. Parfois, le feu semble avoir pris à l’intérieur de l’habitation, d’autres fois, c’est le toit en paille des cases qui s’enflamme.


Alpha Ousmane Aob Bah, journaliste pour le site Africa Guinée, s’est récemment rendu dans le district de Gonkou pour un reportage. C’est lui qui a alerté notre rédaction au sujet de ces incendies :
 
Les habitants sinistrés dorment à la belle étoile, en pleine saison d’hivernage, et sont complètement délaissés par les autorités. Certains ont perdu leur maison, leurs affaires, mais aussi les cultures autour de leur case.


Photos prises début septembre dans le district de Gonkou par Alpha Ousmane Aob Bah lors d'un reportage pour Africa Guinée puis envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24. 

"Sur place, c’est la psychose : on dit que ce serait des génies invisibles"

Sur les réseaux sociaux, plusieurs jeunes originaires de Gonkou alertent sur le désarroi de leurs parents, démunis face à ces incendies "mystérieux". C’est le cas de Mamadou Bobo Bah, président de la jeunesse de Gonkou, qui relaie les informations de ses proches et tente d’alerter les autorités depuis Conakry :
 
Ces feux existent depuis longtemps dans le Fouta, et depuis trois semaines environ, ils touchent le district de Gonkou. Les gens nous disent que le feu part dans l’après-midi, dans une maison, puis se déclare dans une autre. Ils ne voient personne s’introduire dans le village. Ils n’ont aucune idée de ce qui peut déclencher ces feux. Alors sur place, c’est la psychose. Certains s’en remettent à la volonté de Dieu, font des sacrifices.

On dit que ce serait des génies invisibles, que si on s’agite ou si on en parle trop, ça pourrait s’empirer ou nous toucher. Ce sont des populations très pauvres et il n’y a pas de citerne d’eau dans le district. Souvent, ce sont des enfants qui vont puiser de l’eau pour la lancer sur le feu.

Jeudi 19 septembre, le gouverneur de Labé s’est rendu sur place. Il a promis de faire remonter les informations sur ce qu’il se passe pour que des enquêtes soient menées.


Photos de maisons brûlées dans le district de Gonkou ; visite du gouverneur et de sa délégation le 19 septembre. Images envoyées à la rédaction des Observateurs de France 24 par Mamadou Bobo Bah.
  
Contacté par notre rédaction, le commandant Mohamed Lamine Diakité, qui dirige l'unité des sapeurs-pompiers de Labé, reconnaît la difficulté à réagir face à ces feux : son service ne dispose ni des moyens de se rendre dans les zones reculées, ni de citerne. "On devrait se rendre sur place pour connaître les causes et faire de la sensibilisation, mais notre unité n’est pas opérationnelle." Il ajoute qu’il est rarement informé de ces feux, les habitants n’appelant plus des pompiers qui ne se déplaceront pas.

S’il est difficile de savoir exactement à quand remonte ce phénomène, il aurait commencé à être recensé en 1978 après l’incendie d’un hameau à Hafia, une sous-préfecture de Labé. Depuis, les autorités ont décompté près de 5 000 cases et 27 000 habitants concernés par ces feux. Au cours des dix dernières années, des études ont été menées, sans toujours aboutir à des hypothèses concluantes.


Un rapport de 2015 écarte la thèse mystique

En janvier 2015, après une nouvelle série de feux d’origine inconnue, deux pompiers français sont allés enquêter dans la région, à la demande de la présidence guinéenne. Pendant trois semaines, ils se sont rendus sur les lieux des incendies pour tenter d’en comprendre la cause et faire analyser les matériaux présents dans les habitations. 

Dans un rapport de 88 pages documenté par des schémas, des photos, des graphiques et des analyses chimiques, les deux Français écartent la théorie mystique. Les résultats de leurs observations et des analyses effectuées au laboratoire de l'Université de Poitiers s'accordent sur deux points : les feux ont pour origine l'auto-échauffement des toits de chaume et l'auto-combustion des vêtements.

Ainsi, si les villageois recouvrent leur toit avec de la paille encore humide, celle-ci fermente. Cette réaction dégage de la chaleur et peut alors faire s’enflammer la paille. La deuxième cause est liée, selon les pompiers français, au vernis se trouvant sur les vêtements traditionnels : cette couche contient des "poussières" inflammables, surtout quand les habits sont humides et comprimés dans des valises.

Il est recommandé, dans le rapport, de laisser sécher la paille avant de la poser sur les toits, et de sécher les vêtements et les ranger dans des pièces ventilées.

"Le grand public n’a jamais eu connaissance des conclusions de ce rapport"

Le problème, c’est que ce rapport, remis aux autorités en septembre 2015, n’a jamais été communiqué aux populations, et n’a été suivi d’aucune sensibilisation. Pour Idrissa Sampiring Diallo, chef du bureau régional du site d’informations Guinée Matin, seuls quelques responsables et journalistes ont vu le rapport :
 
Je suis né en 1974 et j’ai grandi avec cette psychose sur les feux dits d’origine mystérieuse. En 2015, j’étais dans la région lorsque les experts français sont venus faire des recherches et j’avais été présent lors d’une remise du rapport. Le problème, c’est que le grand public n’a jamais eu connaissance de ces conclusions ! Les incendies se sont multipliés et les gens ont continué à dire qu’ils n’arrivaient pas à expliquer le phénomène. Quelques médias en ont parlé. Mais il n’a jamais été traduit en langue locale et aucune radio communautaire, aucune émission locale n’y a eu accès. Je ne suis même pas sûr que les autorités en place maintenant aient connaissance de ce rapport. En Guinée, les documents dorment dans des tiroirs.


Le préfet veut alerter le gouvernement 

Le préfet de Labé, Safioulaye Bah, également joint par la rédaction des Observateurs de France 24, a assuré que des enquêtes étaient en cours pour mieux comprendre ces incendies. Il indique qu’il n’avait pas connaissance du rapport des Français, n’étant pas encore en fonction en 2015, mais qu’il est persuadé que ces feux n’ont rien de "mystérieux".

Selon lui, il faudrait également enquêter sur d’autres aspects : "Beaucoup d’habitants épandent de la bouse de vache sur le sol, autour de chez eux. Or, on sait que ces déjections, quand elles fermentent, dégagent un gaz, le méthane…" De plus, il estime que certains de ces incendies pourraient être provoqués volontairement. "Il arrive qu’il y ait des conflits familiaux, pour la vente d’une parcelle par exemple."

Safioulaye Bah a précisé que la visite du gouverneur à Gonkou, jeudi 19 septembre, avait pour objectif la rédaction d’un rapport qui sera transmis au gouvernement afin d’alerter sur ces feux et demander des fonds, à la fois pour aider les sinistrés et pour mener des campagnes de prévention des feux domestiques.

L'ambassade de France en Guinée, partenaire de la mission des experts français de 2015, assure de son côté que "des campagnes de sensibilisation ont été faites" sans préciser où et quand exactement, ni combien de personnes elles ont pu toucher. Selon le conseiller de protection civile de l'ambassade, il n'est pas nécessaire de faire de nouvelles expertises car "les conclusions seraient les mêmes". Il conseille en revanche au gouvernement guinéen de "relancer des campagnes de sensibilisation en rediffusant les recommandations prescrites".

Article écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).