Une vidéo tournée en juillet en Chine montre pour la première fois la présence de systèmes de reconnaissance faciale à l’entrée de plusieurs mosquées à Ürümqi, la capitale du Xinjiang, région du nord-ouest où vivent plus de dix millions de Ouïghours. Pour les spécialistes, ces machines participent à la surveillance par Pékin de cette minorité majoritairement musulmane.

Les personnes voulant se rendre dans la mosquée de Noghay, à Ürümqi, doivent impérativement laisser leurs visages être scannés par une machine dotée d’un programme de reconnaissance faciale. Dans une vidéo publiée sur Twitter le 23 août, on voit des hommes faire la queue à l’intérieur d’un petit bâtiment servant de point de contrôle. L’un après l’autre, ils doivent se placer face à un écran et un capteur de reconnaissance faciale, sous le contrôle d’un homme en uniforme. En langue oüighoure, la machine ordonne "Bir az saqlang" ("attendez un instant"). Puis "Kirsingiz bolidu" ("vous pouvez y aller"). Le tourniquet se débloque, autorisant l’accès à la mosquée, après être passé sous un portique de sécurité.

"Les mosquées qui ne sont pas fermées ou détruites ont des portails électroniques pour enregistrer les données biométriques des fidèles"

Capture d'écran de la vidéo de Nihad Jariri, en rouge le système de reconnaissance faciale

"Je ne m'attendais pas à voir ça dans une mosquée"

Nihad Jariri, une journaliste indépendante jordanienne qui s’est rendue en vacances dans le Xinjiang en juillet a tourné cette vidéo à titre personnel, d’abord pour montrer que l’accès à la mosquée lui était refusé en tant que femme :

Sur le coup je n’avais pas compris ce que c’était, mais à partir du moment où j’ai commencé à filmer je me suis rendu compte que les personnes qui entraient devaient lever la tête et qu’il y avait ce bruit leur indiquant qu’ils pouvaient passer.

J’ai trouvé très étrange la présence d’une machine aussi sophistiquée à l’entrée d’une mosquée. Je ne m’y attendais pas. J’ai d’abord cru que c’était un simple portique détecteur de métaux comme on en trouve partout à Ürümqi, au restaurant, à la station de bus… Des gens m’avaient prévenu que je ne pourrais sûrement pas entrer dans la mosquée, car ce n’est pas courant pour les femmes, mais personne ne m’avait parlé de ces machines ! C’est terrifiant.

En regardant à nouveau les vidéos que j’ai faites devant deux autres mosquées de la ville, j’ai reconnu les mêmes machines.

Capture d'écran d'une vidéo tournée par Nihad Jariri dans une autre mosquée d'Ürümqi. En rouge, le même système de reconnaissance faciale.

Selon plusieurs chercheurs spécialistes de la politique de répression et de surveillance de Pékin vis-à-vis des Ouïghours, contactés par la rédaction des Observateurs, c’est la première fois qu’une vidéo documente l’utilisation de système de reconnaissance faciale pour contrôler les populations se rendant à la mosquée.

Lors d’un voyage à Ürümqi en juin 2018, des photos de machines identiques ont été prises par la spécialiste de la culture ouïghoure Joanne Smith Finley à l’entrée de deux autres mosquées. Contactée par la rédaction des Observateurs, elle dit cependant ne pas avoir vu, à l’époque, ces systèmes fonctionner.


Une photo postée en décembre 2017 par l’historien Rian Thum, spécialiste des Ouïghours, montre une machine très ressemblante (avec écran, scanner, portique et tourniquet) installée dans une gare du Xinjiang. Contacté par la rédaction des Observateurs, Rian Thum explique qu’il a constaté que le système reconnaissait les visages des personnes scannées et testait la correspondance avec leurs cartes d’identité. C’est une différence avec la scène filmée par Nihad Jariri, où les personnes ne semblent pas présenter de documents.


Surveiller la fréquentation des mosquées

L’utilisation de la reconnaissance faciale dans les mosquées est un élément du vaste système de surveillance des Ouïghours par les autorités chinoises. Pékin recueille systématiquement des données sur les déplacements de millions de Ouïghours dans le Xinjiang mais également une masse d’informations personnelles – de la consommation anormale d’électricité à une attitude distante vis-à-vis de ses voisins – censé permettre la lutte contre le "terrorisme" dans le Xinjiang, comme le révèle un rapport de Human Rights Watch en mai 2019 qui décortique une application utilisée par la police chinoise.

D’après le site spécialisé IPVM, en 2017 et 2018, l’entreprise chinoise HikVision a obtenu un contrat gouvernemental pour installer 967 caméras de reconnaissance faciale dans les mosquées du seul comté de Moyu (ou "Karakax") dans le sud du Xinjiang. Des caméras similaires ont été également commandées puor les comtés de Pishan et Yutian (ou "Keriya"). HikVision est le leader mondial des systèmes de vidéosurveillance mais depuis le 13 août 2019, l’entreprise a l’interdiction de vendre ses produits aux agences gouvernementales des États-Unis pour des raisons de sécurité.

Contactée par la rédaction des Observateurs, HikVision n’a pas donné suite aux questions concernant la présence de machines dans les mosquées d’Ürümqi.

Selon le sinologue Timothy Grose, tout en décourageant la fréquentation des mosquées, ces dispositifs ont certainement pour buts de collecter des données sur qui s’y rend et à quelle fréquence, ainsi que d’en interdire l’accès à toute personne identifiée comme ayant des tendances "extrémistes". Et pour James Leibold, spécialiste des méthodes de surveillance dans le Xinjiang et au Tibet, la reconnaissance faciale dans les mosquées est "un puissant outil pour empêcher l’expression de la religiosité. Les autorités chinoises prétendent essayer d’extirper la pensée religieuse extrémiste mais ces mesures de surveillance invasives nuisent en fait au droit constitutionnel des minorités à pratiquer leur religion et à préserver leur identité culturelle".

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Le Xinjiang fait l’objet d’une haute surveillance policière après des émeutes meurtrières en 2009 dans la région et des attentats attribués aux Ouïghours. Une présence assidue à la mosquée, enregistrée grâce à ces systèmes de reconnaissance faciale, pourrait donc conduire à un internement dans un des "camp de rééducation".

Installés par le gouvernement chinois depuis 2017, ceux-ci visent à "dissoudre" les Ouïghours dans la société chinoise, selon le Congrès ouïghour mondial, une organisation internationale de Ouïghours en exil. D’après les Nations unies, au moins un million de personnes y seraient détenues et forcées à réciter des chants et slogans à la gloire du gouvernement, apprendre la langue chinoise au détriment de la langue ouïghoure, ou subir des séances de torture. Ces accusations sont démenties par Pékin, qui parle de "centres de formation professionnelle" contre la "radicalisation" islamiste.

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Article écrit par Pierre Hamdi (@PierreHamdi)