Observateurs

Depuis dimanche 1er septembre, des chauffeurs routiers sud-africains mènent une grève pour dénoncer l’emploi de conducteurs étrangers, bloquant des routes et incendiant des véhicules à travers le pays. Des violences qui coïncident avec le déclenchement d’une vague d’agressions contre des étrangers à Johannesburg et Pretoria les 2 et 3 septembre qui ont causé la mort d’au moins sept personnes.

L’Association sud-africaine du Transport Routier (RFA) estime que depuis mars 2018, plus de 200 personnes ont été tuées dans des attaques visant des chauffeurs routiers étrangers en Afrique du Sud. Selon l’organisation, plus de 1 000 véhicules ont été détruits, ce qui représenterait pour l’économie locale un coût supérieur à 70 millions d’euros.

Au moins vingt personnes ont été arrêtées dans la province du KwaZulu-Natal (sud-est) en lien avec la grève. Des armes et des engins explosifs remplis d’essence ont été retrouvés sur la plupart d’entre eux


Vidéo publiée par Human Rights Watch montrant un camion en flammes à Olifantskop Pass dans la province du Cap-Oriental le 2 septembre, jour de lancement d’une grève nationale contre l’emploi de chauffeurs étrangers.

La grève a été accompagnée par une vague de violences xénophobes. Des dizaines de personnes ont été arrêtées en raison d’importants pillages et incendies visant des commerces tenus par des étrangers à Johannesburg, Pretoria et dans des townships aux alentours.

L’Afrique du Sud est une destination majeure pour les migrants originaires d’Afrique australe, la plupart viennent des pays voisins du Lesotho, du Mozambique et du Zimbabwe. D’autres de plus loin, du Nigeria et de la République démocratique du Congo.

Des étrangers ont été ciblés à plusieurs reprises ces dernières années. En 2015, une vague de pillages et d’incendies avait déjà causé la mort d’au moins sept immigrés.

"Il a ouvert la porte, a sorti un canif et je suis tombé de mon camion"

Tinei Takawira vient du Zimbabwe et conduit des camions entre les deux pays depuis 2013. Il a été poignardé lors d’une manifestation de routiers sud-africains à Durban, le 25 mars.

Les Sud-Africains disent que les autres chauffeurs viennent dans leur pays pour prendre leur argent et leur travail. Ils sont en colère.

J’étais en train d’attendre dans mon camion à Durban. Quelqu’un se dirigeait vers moi. Je lui ai demandé "qui êtes-vous ? ". Il n’a rien répondu. Il a juste ouvert la porte, sorti un canif et je suis tombé de mon camion sur le sol. Je me suis réveillé un peu plus tard, devant mon camion, il m’avait poignardé.

Je suis allé voir la police, je leur ai dit "regardez, il m’a poignardé ici, je saigne ! ". Ils n’ont rien fait. Ils ne m’ont pas amené à l’hôpital, c’est ma femme et mon oncle qui l’ont fait. J’y suis resté une semaine. La police n’a jamais fait quoi que ce soit.

Depuis j’essaye de travailler mais j’ai du mal. Je ne peux pas subvenir aux besoins de ma famille. Qui va m’aider ? Je ne peux pas travailler. Je ne sais pas comment je vais faire pour survivre.

"Le gouvernement ne fait rien pour arrêter les attaques [contre les chauffeurs étrangers]"

Human Rights Watch a publié un rapport le 26 août portant sur des chauffeurs routiers victimes d’attaques xénophobes et de harcèlement. L’ONG a authentifié le cas d’une personne poignardée, une attaque à la bombe à essence et de nombreuses autres agressions. Dewa Mavhinga, en charde de l’Afrique australe, indique à la rédaction des Observateurs ce qui pourrait expliquer tant de haine parmi les routiers sud-africains.

Il y a clairement un lien [entre le chômage et la xénophobie]. Mais ce n’est pas qu’une question de hausse du chômage. Certains leaders politiques font des étrangers des boucs émissaires, ils deviennent alors des cibles faciles pour des locaux frustrés par la situation économique et qui cherchent quelqu’un à blâmer.

Le gouvernement ne fait rien pour arrêter les attaques. Aucune loi n’interdit à des chauffeurs étrangers disposant d’un permis de travailler en Afrique du Sud. La législation sur le travail indique clairement qu’ils le peuvent. Le département des Affaires Intérieures a même produit une directive pour le rappeler, mais elle n’est pas appliquée.

La All Truck Drivers Foundation (ATDF), une organisation de chauffeurs sud-africains, a publié un communiqué demandant à ses membres de ne pas participer à la grève cette semaine. Mais selon Dewa Mahvinga, cette association est directement impliquée dans les violences.

L’ATDF a appelé les routiers à laisser tous les camions à l’arrêt le 2 septembre et ils ont envoyé à leurs membres des messages sur les réseaux sociaux qui encouragent la violence. Les employés des entreprises de transport membres de l’ATDF aident à identifier quels camions sont conduits par des étrangers.

L’ATDF a comparu devant un tribunal le 18 juillet. Leur avocat a rejeté toute implication dans les attaques. Mais à l’extérieur du tribunal avait lieu un rassemblement de l’ATD au cours duquel les mêmes leaders accusés d’encourager les agressions se sont adressés à la foule dans un langage régional, appelant à des attaques physiques contre les chauffeurs étrangers.

Ils disent une chose à la presse et une autre à leurs membres via des canaux privés, aux travers desquels ils encouragent clairement à la violence physique. Leur devise est "tous les étrangers doivent tomber".

"Nous ne brûlons pas de camions, si nous le faisions nous n’aurions rien à conduire"

Le groupe Facebook de la All Truck Drivers Foundation affiche en introduction que sa page est "réservée aux Sud-Africains "et déclare que "nous avons besoin que tous les routiers citoyens sud-africains nous rejoignent et s’unissent pour empêcher que nos emplois soient donnés aux étrangers". Contacté par la rédaction des Observateurs, un membre du comité exécutif de l’ATDF, qui souhaite rester anonyme, affirme que l’organisation ne soutient pas les récentes violences.

Lorsque nous organisons une manifestation, nous manifestons pacifiquement. Nous ne manigançons rien. Nous ne brûlons pas de camions. Si nous le faisions, nous n’aurions plus rien à conduire.

Lorsque nous arrêtons des camions, nous demandons à la police de venir avec nous. Nous ne faisons pas ça tout seuls.

Nous n’avons pas de problèmes avec le fait que des camions venant d’autres pays soient conduits par des étrangers. Il y en a déjà tellement qui sont conduits par des personnes venant de Zambie, de Namibie… Le problème est que notre gouvernement et les employeurs désavantagent nos concitoyens.

Ici, en Afrique du Sud, être un chauffeur routier n’est pas une compétence rare. La législation sur le travail établit que si une entreprise embauche, elle doit donner la priorité à un Sud-Africain.

Il y a de nombreuses entreprises qui se conforment à la loi. Mais pas toutes. Celles qui ne le font pas préfèrent exploiter des étrangers plutôt que d’embaucher des Sud-Africains

Article écrit par Peter O'Brien.