Un pharmacien camerounais a réalisé des caméras cachées pour dénoncer la vente illicite de médicaments. Il décrit un commerce dangereux et nuisible aux professionnels.

Dans les vidéos tournées en caméra cachée, plusieurs commerçants camerounais semblent prêts à délivrer des médicaments, sans même demander d’ordonnance et à un prix beaucoup plus bas que dans une pharmacie.

Hors de tout contrôle de la provenance et de la conservation des médicaments ainsi que du niveau de formation des vendeurs, une telle pratique pose de graves problèmes de santé publique alors que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) évalue que dans les pays à faibles revenus, environ un médicament sur dix ne serait pas conforme aux normes.

C’est afin de dénoncer ce commerce que Landry Kouam, pharmacien à Baham (Ouest) et membre du Collectif des pharmaciens du Cameroun, a décidé de se filmer, jouant le rôle d’un client dans plusieurs boutiques à travers le Cameroun. Pour ça il a acheté une petite caméra discrète qu’il a placé dans un bouton de sa chemise.

Extraits de deux vidéos tournées par Landry Kouam ; dans le premier extrait la vendeuse semble prête à lui vendre une pilule de  Cytotec. Tournée à Bafang (Ouest) en novembre 2018. Dans l'autre, on voit une des boutiques où sont vendus illégalement des médicaments.Tournée à Bandjoun (Ouest).

"C’est le pharmacien qui doit avoir le monopole du médicament"

Il arrive par exemple à avoir très facilement la possibilité d’acheter une pilule de Cytotec, un médicament contre l’ulcère de l’estomac mais dont l’utilisation est détournée notamment pour l’interruption volontaire de grossesse (IVG) et le déclenchement d’accouchement. Le Cytotec a été retiré du marché en France en 2018 en raison d’effets indésirables graves.
Le Cytotec est extrêmement dangereux, il n’est délivré en pharmacie que sur ordonnance. Les jeunes filles qui veulent avorter vont donc au marché pour en trouver, où rien ne leur est demandé, comme on le voit dans les vidéos.

Cela vaut aussi pour des anxiolytiques comme le Rivotril ou le Diazépam, qu’on peut acheter dans la rue, ce n’est pas sérieux ! C’est le pharmacien qui doit avoir le monopole du médicament. Certaines des caméras cachées sont même réalisées dans des pharmacies d’hôpitaux, qui ont parfois les mêmes fournisseurs que les vendeurs de la rue.

J’ai aussi fait ces vidéos pour pouvoir comparer les prix. Logiquement les médicaments illicites sont vendus beaucoup moins cher. Par exemple, je vends de l’Efferalgan [NDLR : médicament à base de paracétamol pour le traitement des douleurs légères] à 1 300 francs CFA, mais quelqu’un d’un peu malade qui se rendrait jusqu’à ma pharmacie pour en acheter peut en trouver à 800 francs dans la rue sur le chemin !

Médicaments vendus sur le marché de Yaoundé. Photo prise par Kouam Landry en juillet 2019

Il est aussi possible d’acheter un seul comprimé, au détail, ce qui coûte forcément moins cher mais les pharmaciens n’ont pas le droit de le faire car on ne guérit rien avec une seule gélule !

Alors certaines personnes peuvent ne pas comprendre cette différence de prix et nous accusent d’être trop cher.

Le ministre de la Santé publique, Malachie Manaouda, a annoncé, le 10 juillet 2019, la future mise en place d’une "brigade chargée spécialement de la saisie et destruction systématique de ces médicaments et produits". Le 16 juillet, le ministre médiatisait sa rencontre avec des vendeurs de rue de médicaments à Yaoundé, rappelant que "le médicament de la rue tue" et disait en août, au micro de France 24, vouloir "troubler leur sérenité".

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Landry Kouam approuve l’initiative du ministre et il souhaite, avec le Collectif des pharmaciens du Cameroun, que l’Ordre des pharmaciens soit associé à une intensification de la répression contre la vente illicite de médicaments.
J’ai fait ces vidéos en caméra cachée car je ne voulais pas du tout que ces commerçants puissent connaître mes intentions. Ils savent que leur activité est illégale. Ça peut être dangereux, c’est comme un cartel de la drogue. 

Selon l’Institut français de recherche anti-contrefaçon de médicaments (IRACM), mille dollars investis dans le commerce illicite de médicaments pourraient en rapporter jusqu’à cinq cent mille aux organisations criminelles. Un business dix à vingt-cinq fois plus rentable que le trafic de drogues.

Article écrit par Pierre Hamdi (@PierreHamdi)