Observateurs

Depuis mai, des tueries d’une violence extrême terrorisent les populations du territoire de Djugu, dans la province de l’Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo. Peu d’informations et d’images sortent de cette zone dangereuse, et les rescapés tentent de survivre dans des camps de déplacés surpeuplés et mal équipés. Grâce aux témoignages de nos Observateurs, aux images amateur remontées du terrain et à des outils d’images satellites, nous avons pu documenter ces événements.

Le territoire de Djugu est en proie à une vague d’attaques et de meurtres visant les civils et les forces de l’ordre depuis février 2018. Après une accalmie fin 2018 - début 2019, les violences ont repris en mai dernier.

Si le nouveau président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, s’est rendu sur place le 2 juillet et a promis que “l’armée restera jusqu’au jour où il n’y aura plus un coup de feu”, la région semble oubliée du monde.

Mercredi 28 août, une association de la société civile a officiellement exigé la création d’un tribunal pénal international pour juger les crimes commis à Djugu. Selon elle, environ 5 000 personnes ont été tuées depuis le début des violences en 2017.

De nombreux internautes de la région ont alerté la rédaction des Observateurs de France 24 sur ces atteintes aux droits de l’Homme, mais peu étaient en mesure de fournir des preuves ou les contacts de témoins directs.

Après plusieurs semaines de travail et la sollicitation de nombreux habitants et membres de la société civile locale, notre rédaction a pu documenter certains massacres et attester d’atteintes aux droits de l’Hommes alarmantes : enfants découpés en morceaux, vieillards abattus avec des flèches, femmes violées et assassinées dans leur fuite, villages incendiés et pillages.

Compte tenu de la violence des images que nous avons pu authentifier, nous n’en publions qu’un nombre restreint et floutons les plus choquantes. Il n’en reste pas moins que les faits relatés dans cet article sont susceptibles de heurter les sensibilités.
 
Des massacres traçables grâce aux images satellites

Grâce à des informateurs locaux et à des articles de presse, nous avons pu lister un certain nombre de villages où des massacres se seraient produits depuis mai 2019.

Pour recouper ces informations, nous avons ensuite utilisé un outil permettant de localiser des feux importants via les images satellites.

En superposant dans le logiciel Google Earth ces villages et les données de fires.ru montrant les feux s’étant déclarés dans la région à cette période, nous avons pu établir que le groupe de villages de Tche avait été la cible d’une attaque impliquant des incendies (criminels) les 11, 12 et 13 juin.

Carte générée par le logiciel Google Earth, sur laquelle nous avons ajouté les données du site fires.ru.

Le 16 juin, après avoir découvert de nombreux corps dans les environs, la société civile avait d’ailleurs indiqué qu’au moins 150 personnes avaient été tuées dans cette localité à ces dates.

 

“Ils nous ont tiré dessus : je n’ai pas été touché et je me suis mis à courir aussi vite que possible”

Jean Claude Madye Dhelo, 36 ans, est un agriculteur de Tche, présent lors de l’attaque.
 
Le 11 juin au matin, j’étais sur la route avec six autres personnes pour aller travailler aux champs. Au loin, nous avons vu des assaillants se diriger vers nous : ils avaient des flèches et des armes à feu et ils ont commencé à nous tirer dessus. Par chance, je n’ai pas été touché. Je me suis mis à courir aussi vite que possible. Je me suis réfugié dans la brousse avec un ami et un voisin, nous étions les seuls survivants de notre groupe de sept.

“J’ai aidé à enterrer les corps : il y en avait 190 environ”

Nous sommes restés cachés là pendant deux jours avant de rejoindre Largu [un village voisin, NDLR]. Ma femme et mes neuf enfants avaient pu s’échapper aussi : ils sont restés quatre jours dans la brousse avant d’être secourus par les militaires. Ils m’ont rejoint à Largu, nous sommes restés quelques jours à Drodro et je les ai envoyés à Bunia, la plus grand ville de la province. Mais huit membres de ma famille ont été tués dans l’attaque : trois oncles paternels, leurs femmes et des enfants.

Je suis retourné ensuite à Tche pour aider à enterrer les corps avec les militaires : il y en avait 190 environ.

Le 17 juin, des habitants de Tche sont revenus dans le village pour enterrer “environ 190 corps”, selon Jean Claude Madye Dhelo, qui a pris cette photo. Les corps photographiés par lui et d’autres montrent des cadavres dans des états très avancés de décomposition.

Sur cette photo, un habitant et un humanitaire tentent de dégager un corps de la végétation à Tche, le 17 juin. Certaines images de cette série de photos, authentifiées par notre rédaction, montrent par ailleurs des corps de jeunes enfants et d’adultes décapités.
 
Ce qui est le plus terrible c’est que j’étais venu à Tche un an plus tôt, justement pour fuir les violences dans mon village d’origine, Maze [situé à 15 km au nord-est de Tche, NDLR]. Il a d’ailleurs été attaqué à nouveau cette année, en mars. J’y étais retourné pour aider à creuser des fosses communes et enterrer les membres de ma famille tués à la machette, comme mon neveu de 6 ans et mon père, âgé de 87 ans, dont le corps était criblé de flèches.

Les habitants de Maze entourent les corps des victimes du massacre du 2 mars 2019. Photo : Jean Claude Madye Dhelo

“Vu que je suis assez âgé, je n’ai pas pu courir bien loin et je me suis caché dans un buisson”

Jean B., 74 ans, habitait à Tche depuis 2000 et était dans sa maison quand les assaillants sont arrivés.
 
De mon côté du village, près du centre commercial, nous avons entendu un premier coup de feu vers minuit. Je sentais qu’une attaque allait se produire, donc j’ai préparé ma valise la nuit. Vers 5 h du matin, on a entendu un second coup de feu : c’était le coup de départ.

J’ai pris mes affaires et je suis parti. Étant assez âgé, je n’ai pas pu courir bien loin. Je me suis caché dans un buisson à environ deux kilomètres de mon domicile. De là, j’ai pu suivre les évènements. J’ai entendu beaucoup de coups de feu et de cris. J’ai vu des masses de gens fuir et des miliciens qui les poursuivaient en criant. Je les ai aussi vus mettre le feu à une case d’un monsieur que je connais.

Quatre ou cinq heures plus tard, je suis sorti de ma cachette quand j’ai vu des militaires arriver. Sur la route, j’ai vu le premier corps, une dame âgée tuée à coups de machette. Elle s’appelait Marie. Nous étions tout un groupe, des centaines d’habitants, et nous avons marché vers le nord, en direction de la ville de Drodro.

Le corps d’une personne retrouvé au bord d’un chemin, dans les alentours de Tche, le 17 juin 2019.
 
Depuis l’attaque, je suis retourné quatre fois à Tche, notamment pour récupérer des pommes de terre dans mes champs. J’ai vu un paysage de désolation : toutes les cases incendiées, le centre commercial brûlé et saccagé, mes deux cases réduites en cendres... Beaucoup de gens que je connaissais sont morts : mon frère qui était pasteur, un cousin, les enfants d’un autre cousin…

Aujourd’hui, j’habite à Drodro, comme de nombreux habitants de Tche qui s’y sont réfugiés. J’aimerais pouvoir rentrer chez moi, mais la zone n’est pas encore tout à fait sécurisée. Ceci dit, j’ai la chance de pouvoir loger chez mon beau-fils, les autres sont surtout dans le camp de déplacés où les conditions de vie peuvent être difficiles.

Des dizaines de milliers de déplacés

À la suite des attaques et de la destruction des maisons et des moyens de production, de très nombreux villages de la région ont été désertés.

Capture d'écran d'une vidéo filmée en août 2019, montrant la route entre les villages de Kalo et Pimbo. Vidéo : David Kiiza

À Drodro, plus de 77 000 personnes sont arrivées de toute la région pour fuir les violences à partir de juin, selon un décompte de Bienvenu Ngadjole, responsable local de Caritas. Elles ont majoritairement investi un camp de déplacés, où 50 latrines et 50 douches environ avaient été installées initialement. Au fil des semaines, plusieurs organismes humanitaires comme le Programme alimentaire mondial des Nations unies, Médecins sans frontières ou le Danish Refugee Council ont permis d’améliorer les conditions de vie de ces personnes et de leur prodiguer des soins.

Le camp de déplacés de Drodro en juin, après l’arrivée d’une vague de déplacés. Les bâtiments au fond sont utilisés comme dortoirs, mais beaucoup de personnes ont été contraintes de dormir dehors. Photo : Bienvenu Ngadjole.

Une habitante de Tche, déplacée au camp de Drodro, en juin 2019. Photo : Bienvenu Ngadjole.

En plus des blessés, les équipes médicales locales ont pris en charge 59 femmes victimes de viol depuis juin. “Ces femmes ont été violées par les assaillants dans les régions de Drodro, de Maze et autres, souvent quand elles étaient seules et qu’elles revenaient du marché ou de la source. Nous leur fournissons des traitements contre les maladies et infections sexuellement transmissibles et des solutions pour éviter une grossesse. Elles peuvent aussi voir un psychologue si elles le souhaitent”, détaille Édith B., infirmière à Drodro.
 

“Nous n’avons pas de quoi vivre à Bunia”

L’autre point de chute pour les déplacés est la grande ville de Bunia. C’est là que Jean Claude Madye Dhelo, l’agriculteur de Tche, réside actuellement avec sa famille.
 
Nous souffrons sérieusement ici, nous n’avons pas de quoi vivre. Nous essayons de faire des petits boulots de ménage ou de jardinage, mais ça ne suffit pas. Nous n’avons pas non plus pu scolariser nos enfants ici. Je pense que nous allons bientôt retourner à Drodro, où l’aide humanitaire est plus facile d’accès. J’espère aussi pouvoir retourner à Tche pour récolter un peu de patates douces et de manioc dans mon champ. C’est triste de se retrouver dans cette situation et de tout perdre ainsi. Il y a quelques années à peine, je possédais plus de 300 vaches.

Photo souvenir de Jean Claude Madye Dhelo et son troupeau de vaches.

À Bunia, il existe également plusieurs camps de déplacés où vivent des dizaines de milliers de personnes dans des conditions difficiles.

Le camp de déplacés de l’hôpital général de Bunia, le 7 août 2019. Photo : Roméo Bahigwa Djombu.
 
Comment expliquer un tel déchaînement de violence ?

Les violences commises en territoire de Djugu ciblent une ethnie : les Hema. Elles seraient le fait d’une milice nommée Codeco, qui recruterait parmi la jeunesse désœuvrée de l’autre ethnie présente dans la région : les Lendu. 

Codeco signifie “Coopérative pour le développement pour le Congo” : il s’agit d’une ancienne coopérative agricole qui se serait transformée en secte militaro-spirituelle, alimentant les ressentiments interethniques préexistants pour s’accaparer des terres et des richesses.

Les tensions entre Lendu et Hema sont anciennes dans la zone et ont alimenté de nombreux conflits sanglants par le passé, notamment le conflit d’Ituri entre 1998 et 2002.

Debon Mwisa, officier des affaires civiles pour la Monusco, tente de favoriser le dialogue entre les deux communautés pour permettre une désescalade de la violence. 
 
Dans cette région, il y a un climat de défiance permanent entre les deux communautés, et des éléments déclencheurs de la violence.

Il y a eu le cas de la mort d’un prêtre lendu en avril 2017, jugée douteuse. Les Lendu ont alors accusé les Hema d’en être responsables et, de là, la région s’est embrasée. Au fil des mois, vu que les Hema n’engageaient pas de représailles [ils avaient remis 15 000 armes en 2007 lors d’un processus de démobilisation et avaient juré ne plus jamais les reprendre, une position réaffirmée le 28 août dernier, NDLR] et que les organisations internationales menaient un gros travail de sensibilisation, les tensions se sont apaisées.

Mais, en avril 2019, quatre commerçants lendu ont été tués. Cela a réveillé les vieux démons et les miliciens lendu se sont mobilisés pour attaquer les villages hema.

Toute cette violence est alimentée par les inégalités économiques entre les deux communautés. Les Hema ont la réputation de savoir bien mettre en valeur leur terres et d’en tirer profit, tandis que les Lendu ont tendance à rester davantage dans la misère, ce qui génère des frustrations.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le chef lendu Joel Mande (secteur Walendu Tatsi) assure que la milice Codeco et ses actions "ne sont pas représentatives du peuple lendu". "Je connais quelques jeunes de mon secteur qui ont été embrigadés et qui sont morts aujourd'hui, c'est regrettable. Nous vivons dans la tristesse et l'angoisse, nous ne pouvons plus travailler. Nous espérons qu'ils seront vite neutralisés. Il faut vraiment que ces guerres cessent, à chaque fois qu'elles reviennent nous tombons et retombons dans le sous-développement".

Article écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).