Réfugiés au Bangladesh, des Rohingyas sont récemment parvenus à retourner à Tula Toli, leur ancien village, situé dans l’État de Rakhine, dans l’ouest de la Birmanie. L’armée y avait massacré des centaines d’habitants et l’avait incendié il y a deux ans. Une fois sur place, ces Rohingyas ont tourné des vidéos montrant la destruction du village. Des images rares, puisque la zone est quasiment coupée du monde.

Cela fait des dizaines d’années que les musulmans rohingyas sont persécutés par les autorités en Birmanie, majoritairement bouddhiste. En 2017, l’intensification de la répression a poussé 741 000 d’entre eux à fuir au Bangladesh.

Depuis 2018, les Nations unies emploient d’ailleurs le terme de "génocide" pour qualifier les exactions du régime birman, qu’elles estiment responsable de la mort d’au moins 10 000 Rohingyas en 2017. Elles dénoncent notamment "la destruction systématique, délibérée et ciblée, principalement par le feu, de secteurs habités par des Rohingyas".

Le massacre de Tula Toli, le 30 août 2017, dans le nord de l’État de Rakhine, est l’un des plus graves cas connus. L’ONG Human Rights Watch estime que "plusieurs centaines" de villageois ont été tués, sur un total de 4 300 habitants, en se basant sur les témoignages de rescapés : la plupart d’entre eux disent être les seuls survivants de leur famille. L’encerclement du village pour procéder à l’attaque, dans la matinée, puis la séparation des hommes, des femmes et des enfants laisse à penser que le massacre avait été planifié.

Les soldats birmans ont méthodiquement incendié toutes les maisons de Tula Toli, comme le confirme la comparaison d’images satellites, prises avant et après l’attaque.


Images satellites du nord de Tula Toli : à gauche, le 23 mai 2017, avant l'attaque ; à droite, le 25 octobre 2017, deux mois après.

"À leur retour au Bangladesh, les deux hommes m’ont envoyé une trentaine de vidéos courtes"

Quand le documentariste britannico-bangladais Shafiur Rahman a appris que deux anciens habitants de Tula Toli, aujourd’hui réfugiés au Bangladesh, s’apprêtaient à traverser clandestinement la frontière pour retourner sur les lieux, début août, il leur a demandé de filmer avec leurs téléphones portables. Shafiur Rahman travaille sur cette tragédie depuis 2017 et est l’auteur du film "Témoignages d’un massacre". C’est lui qui a publié les images rapportées par les réfugiés.
Je connais ces deux hommes depuis 2017. Ils ont perdu des proches et sont toujours traumatisés. Ils savaient que leur village avait été détruit et qu’ils n’allaient rien trouver, mais ils voulaient simplement voir, même s’il était très risqué de se rendre sur place. À leur retour au Bangladesh, ils m’ont envoyé une trentaine de vidéos courtes sur WhatsApp, que j’ai montées en une seule.

Dans les vidéos, on voit les restes de bâtiments brûlés, et on entend leurs réactions : "Regardez ce qu’ils ont fait, c’est méconnaissable." Mais j’ai coupé leurs voix au montage, pour qu’ils ne puissent pas être reconnus. Lorsqu’ils reconnaissent l’emplacement de leurs maisons et celles de leurs proches tués, on ressent leur émotion et leur haine. La jungle qui a repoussé est extraordinaire, mais elle porte en elle une tragédie de masse.


Capture d’écran de la vidéo. Selon Shafiur Rahman, à 1’20, l’homme qui filme reconnaît la maison de sa grand-mère.


 

"C’est bouleversant de voir ce que le village est devenu"

Sultan, réfugié dans le camp n°11 du site de Kutupalong-Balukhali, au Bangladesh, a reconnu son village dans ces vidéos. C’était l’un des villageois élus pour administrer Tula Toli et il a vécu l’attaque du 30 août 2017 :
 

Les militaires sont arrivés de chaque côté du village, nous obligeant à nous rassembler sur la plage, au nord. C’est comme ça qu’ils ont pu tuer tout le monde. Ils ont creusé de grands trous et ont mis les corps dedans. Ils ont brûlé toutes les maisons. Beaucoup de gens sont aussi morts en tentant de traverser la rivière.

Dans les vidéos, je reconnais l’endroit où se trouvait la maison de mon grand frère : il ne reste plus que quelques fondations. C’est bouleversant de voir ce que le village est devenu. Quand nous y vivions, Tula Toli était un endroit agréable et propre.

Nous voudrions nettoyer la jungle et retourner vivre là-bas. C’est notre terre, nous y sommes viscéralement attachés. Mais nous y retournerons uniquement si la Birmanie accepte de nous donner la citoyenneté et si justice est faite pour ceux qui ont été tués, violés et noyés dans la rivière. Si nos demandes ne sont pas entendues, ils nous tueront.

 

"Personne n’a pu rapporter d’images de Tula Toli depuis le massacre"

Les images diffusées par Shafiur Rahman sont rares car les autorités birmanes rendent quasi impossible l’accès à l’État de Rakhine, où elles ont également imposé un black-out sur les télécommunications en juin. Dès juillet 2017, le gouvernement d’Aung San Suu Kyi avait ainsi refusé l’entrée sur son territoire à trois enquêteurs mandatés par l’ONU pour faire la lumière sur "les allégations de violations des droits de l’Homme par les militaires birmans, en particulier dans l’État de Rakhine".

L’un de ces enquêteurs, l’Australien Chris Sidoti, confirme à quel point de telles images sont difficiles à obtenir :
 
Les autorités birmanes ont été très claires dans leur refus de coopérer avec nous, de quelque manière que ce soit. Nous n’avons jamais pu nous rendre en Birmanie. Ni nous, ni aucun journaliste, aucun humanitaire, aucun journaliste, n’a pu aller à Tula Toli depuis le massacre ou rapporter d’images.

Nous avons interrogé des centaines de témoins oculaires, recueilli de nombreux témoignages, vu des images de l’attaque et des images satellites des destructions.

Mais pour le moment, nous ne pouvons pas récupérer la moindre preuve physique sur le terrain qui pourrait compléter nos informations. Nous aimerions pouvoir chercher des restes de corps et de bâtiments brûlés, d’autres témoins oculaires parmi ceux vivant toujours dans l’État de Rakhine…

Le massacre de Tula Toli s’était déroulé cinq jours après des attaques commises par la guérilla rohingya de l’ARSA (Armée du salut des Rohingya de l’Arakan) contre une trentaine de postes de police, tuant au moins douze policiers dans la zone selon le gouvernement et blessant légèrement un soldat près de Tula Toli.

Un retour difficile à mettre en œuvre pour les réfugiés rohingya

Fin août, les autorités birmanes ont proposé le rapatriement de 3500 Rohingyas en Birmanie, sur la base du volontariat. Mais aucun candidat au retour ne s’est manifesté jusqu’à présent. Les Rohingyas redoutent d'être envoyés dans des camps d'internement pour déplacés en Birmanie. De plus, ils voudraient être considérés comme des citoyens à part entière par les autorités..

D’après un document gouvernemental révélé par Reuters cartographiant la réinstallation prévue des Rohingyas rapatriés, de nombreux réfugiés ne retourneront pas dans leur village d’origine, mais seront regroupés dans des dizaines de nouvelles localités exclusivement rohingyas, les séparant ainsi du reste de la population et permettant une meilleure surveillance.

Interrogé par Reuters quant à la possibilité pour les Rohingyas de retourner dans leurs villages d’origine, Win Myat Aye, le ministre chargé de la réinstallation a répondu : "Si leurs maisons sont toujours là et qu’ils veulent y aller, ils pourront." Les anciens habitants de Tula Toli savent désormais qu’ils n’en auront pas la possibilité.

Article écrit par Pierre Hamdi (@PierreHamdi)