Une habitante de Réjiche, une station balnéaire réputée située dans l'est de la Tunisie, a récemment filmé une tortue de mer, retrouvée morte sur la plage, afin de tirer la sonnette d’alarme sur la pollution marine. D’après les habitants et la mairie, très mobilisés sur la question, cette pollution serait liée aux activités de la station d'épuration installée sur la côte.

Les vidéos ont été tournées sur la côte de Réjiche, le 20 août : on y voit une tortue de mer, inerte, échouée sur la plage. Nedra Mechri, l’auteure des vidéos, essaie de la réanimer en la traînant dans l’eau, en vain.

Vidéo d'une tortue échouée sur la plage de Réjiche prise par Nedra Mechri

"Ce n’est pas le premier cadavre d’animal que je retrouve "

Cette habitante de Réjiche soutient que l’incident n’est pas un fait isolé et que la plage ne cesse de se dégrader :

Ce jour-là, je suis allée à la plage pour me baigner avec ma famille. Au début, j’ai cru que la tortue était vivante, c’est pour cela que j’ai tenté de la remettre dans l’eau. Mais elle ne pouvait plus nager car elle venait de mourir.

Ce n’est pas le premier cadavre d’animal que je retrouve : j’ai déjà vu des poissons morts, par exemple. C’est à cause de la pollution : des eaux usées sont déversées dans la mer par la station d’épuration de l’Office national de l’assainissement (Onas). Avant, Réjiche possédait une côte vierge, propre, prisée dans le pays. Aujourd’hui, l’eau est devenue marron, l’odeur aux alentours est nauséabonde. C’est pourquoi toute la ville s’est mobilisée cet été pour dénoncer les pratiques de l’Onas.

En avril, mai et juin, la population de Réjiche a organisé des marches pour demander la fin du rejet des eaux usées dans la mer, formant un mouvement nommé #Sayeblebhar ("Laissez la mer tranquille" en français), soutenu par le conseil municipal, élu en mai 2018. Les protestations se sont notamment intensifiées le 9 juin, après que la couleur de l’eau est devenue rougeâtre pendant quelques jours.

Image d'une manifestation contre la pollution marine à Réjiche

 

"L’écosystème marin a été totalement bouleversé"

Wael Machghoul, membre de l’association pour l’environnement et le développement de Réjiche, soutient lui aussi que la mort des tortues est causée par les activités de l’Onas.

Avant, les tortues femelles venaient régulièrement pondre leurs œufs sur les plages. Mais au fil des années, et à cause du rejet des eaux usées dans la mer, celles-ci ont disparu. L’écosystème marin a été totalement bouleversé. Les pêcheurs ne trouvent plus de poulpes, de moules, ou encore de clovisses. Ils arrivent à pêcher seulement quelques poissons. L’association "Notre grand bleu" [qui lutte pour la préservation de la vie marine et côtière en Tunisie, NDLR] s’est d’ailleurs déplacée à Réjiche début août, pour encadrer la nidification d’une tortue marine et y réintroduire un cycle naturel.



L’Onas a installé une station d’épuration sur les côtes de Réjiche en 1994. Mais elle est désormais en surcharge en raison de la pression démographique, comme l’explique Wael Machghoul.

Initialement, la station était conçue pour traiter 10 300 m3 d’eaux usées par jour. Aujourd’hui, les besoins s’élèvent à 16 000 m3 en hiver, et entre 27 000 et 32 000 m3 en été. Les quantités qui dépassent les capacités du système sont alors traitées de manière incomplète, ou rejetées brutes dans la mer.

En 2007 par exemple, l’eau a été fortement impactée : un nouvel émissaire [un tuyau d’évacuation, NDLR], plus long que l’ancien, a donc été construit pour éloigner les rejets de la zone de baignade. Sauf qu’il ne répond pas aux normes, il fait à peine 800 mètres au lieu du 1,8 km réglementaire.

 "Il faut porter plainte contre l'Onas de manière urgente. C'est la seule solution légale, que nous devons nous empresser d'appliquer avant de recourir aux organisations nationales et internationales spécialisées dans la protection de l'environnement", écrit la page Réjiche News dans une publication datant du 10 juin 2019.

"La mer devrait être interdite à la baignade par le ministère de la Santé "

 

Les habitants de Réjiche ont passé des années à se baigner en fonction des courants d’eau. Si ceux-ci sont trop forts, ils ramènent les déchets sur les côtes au lieu de les emmener au loin.

Nous avons tenté à plusieurs reprises d'interpeller l’Onas, mais à chaque fois, elle a nié toute responsabilité. Les analyses de l’eau, commandées par la mairie, montrent pourtant un taux de bactéries très élevé [comme indiqué dans cette vidéo par le maire, NDLR]. Plusieurs enfants ont d'ailleurs contracté des conjonctivites et des maladies de peau cet été. La mer devrait être interdite à la baignade par le ministère de la Santé.

Déjà, en 2014, les habitants avaient demandé une analyse de l’eau et des sédiments à l’Institut Pasteur de Tunis, dont les résultats avaient montré que la baignade devait être interdite dans la zone.

Un accord trouvé entre l’Onas et la société civile

Le mouvement de protestation a baissé en intensité à la suite d’un accord conclu entre le PDG de l’Onas et les représentants de la société civile, le 13 juin. L’Onas a promis le lancement, à partir de 2022, d’une nouvelle station d’épuration basée sur un traitement tertiaire – c’est-à-dire complet – de l’eau, qui permettrait la réutilisation des eaux usées traitées.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le PDG de l’Onas, Abdelmajid Bettaieb, dément toutefois toute pollution de l’eau.

S’agissant la couleur de l’eau constatée le 9 juin, je dispose d’un rapport de l’Institut national des sciences et des technologies (INSTM), qui indique que son apparence est seulement due à une prolifération de micro-algues, qui provoquent notamment une nuisance olfactive. Mais l’Onas n’en est pas responsable et l’eau n’est pas polluée.

S’il est vrai que les stations d’épuration sont fortement sollicitées pendant la saison estivale, nous n’avons jamais déversé d’eaux usées brutes dans la mer. Nous avons seulement un traitement spécifique pour accélérer la vitesse de décomposition. Une nouvelle station va être construite, comme convenu dans l’accord, et nous avons commandé deux études, une sur la réutilisation des eaux épurées et une seconde pour l'identification d’un nouveau point de rejet autre que la mer.

Article écrit par Syrine Attia (@Syrine_Attia)