De récentes vidéos montrent la détresse d’Ouïghours – une minorité turcophone musulmane – dont des proches auraient été internés dans des camps de "rééducation" chinois. Publiées d’abord sur le réseau social chinois TikTok, elles ont ensuite été partagées plusieurs milliers de fois sur Twitter et Facebook depuis le 18 août. L’objectif : dénoncer l’internement de ces Ouïghours.

Quinze secondes face à la caméra, sans dire un mot. Parfois quelques larmes. En fond, la photo d’un proche disparu et une musique lancinante, qui est la même dans chaque vidéo : un morceau issu de la bande originale d’une série télévisée turque à succès et dont le titre, "Dönmek", signifie "retour" en turc.

La plupart ont été postées sur le réseau social Douyin, la version de TikTok réservée aux utilisateurs chinois. Elles ont ensuite été partagées sur Facebook et Twitter par des membres de la diaspora ouïghoure, qui les présentent comme des "témoignages" venus de la région du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, où vivent plus de dix millions d’Ouïghours.

"De plus en plus de témoignages venant tout droit du Xinjiang. Ils ne disent rien mais c'est écrit sur leurs visages, ils envoient clairement un message au monde extérieur."

"Quelqu'un demande : 'Est-ce que votre mari est en vie ?' Et l'épouse répond : 'En vie'"

S’il est difficile de savoir dans quel contexte précis ces vidéos originales ont été tournées, le fait qu’elles aient été publiées sur l’un des seuls réseaux disponibles dans la région laisse penser que leurs auteurs pourraient bien se trouver dans le Xinjiang. Pour l’historien américain Rian Thum, cité par Foreign Policy, ce serait alors "la première fois qu’une protestation atteint le monde extérieur depuis le durcissement dans l’administration du Xinjiang".

Depuis des émeutes meurtrières dans la région en 2009 et des attentats attribués aux Ouïghours, le Xinjiang fait l’objet d’une haute surveillance policière. En 2017, le gouvernement chinois a entamé l’installation de "camps de rééducation" pour "dissoudre" cette minorité. Selon les Nations unies, au moins un million de personnes y seraient détenues et forcées à réciter des chants et slogans à la gloire du gouvernement, apprendre la langue chinoise au détriment de la langue ouïghoure [proche du turc et écrite avec l’alphabet arabe, NDLR], ou subir des séances de torture, notamment de simulation de noyade. Ces accusations sont démenties par Pékin, qui parle de "centres de formation professionnelle" contre la "radicalisation" islamiste.

Ces récentes vidéos détonnent avec celles publiées d’habitude sur TikTok, l’une des applications les plus téléchargées au monde. Cette application chinoise, qui permet d’éditer facilement de courtes vidéos musicales, regorge de karaokés, de vidéos humoristiques et de challenges viraux, et est réputée apolitique par rapport aux autres réseaux sociaux, du fait de la quasi-absence d’espace pour le texte. Ce qui pourrait expliquer que ces vidéos muettes aient pu passer entre les mailles de la censure chinoise.

"Ce n'est pas une question politique : ce sont des familles qui ont été déchirées par le régime chinois"

Pour la diaspora ouïghoure, les mobilisations sur les réseaux sociaux permettent de faire connaître la réalité des internements dans les camps chinois, dont très peu de détails filtrent. C’était déjà le sens de la campagne #MeTooUyghur lancée en février 2019 par Halmurat Harri, Ouïghour résidant en Finlande qui réclamait à la Chine des preuves de vie des détenus. Il a lui aussi partagé ces vidéos muettes :

Il semble qu’à travers ces vidéos, ils aient voulu montrer au monde entier que nous sommes des personnes ordinaires. En tant qu’être humain, tout le monde peut ressentir l’émotion qui s’en dégage. C’est un message très fort de dire : "Nous aimons nos familles, s’il vous plaît, ne leur faites pas de mal."

Ce n’est pas une question politique : ce sont des familles qui ont été déchirées par le régime chinois. Plus il y a de gens qui se sentent concernés par le sort de ces familles et plus la pression s’accroît sur les autorités.

J’ai pleuré quand j’ai vu ces vidéos pour la première fois. Ces personnes sont très courageuses car elles savent à quel point c’est risqué. J’ai peur que ceux qu’on voit sur ces vidéos puissent être arrêtés, surtout avec le système de reconnaissance faciale.


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Fin juillet, un haut dirigeant de la région du Xinjiang a qualifié les "centres de formation" de "pionniers", affirmant que la plupart des internés étaient ressortis et que "plus de 90 % avaient pu trouver un travail satisfaisant". Sans preuves, ni chiffres, ces déclarations n’avaient pas été jugées crédibles par des ONG comme Amnesty International.

Article écrit par Pierre Hamdi (@PierreHamdi).