Emine Bulut, une femme turque, a été assassinée par son ex-mari, Fedai Baran, le 18 août, en pleine journée, dans un café de Kırıkkale, en Anatolie centrale. Très choquante, la vidéo s’est retrouvée sur les réseaux sociaux et a provoqué une vague d’émoi en Turquie. Sur Twitter, le hashtag #EmineBulut est devenu le symbole de la lutte contre les féminicides, dans un pays où plus de 220 femmes ont déjà été tuées depuis le début de l’année.
 

Sur les images prises à l’intérieur du café, on peut voir Emine Bulut et sa fille de 10 ans, qui a assisté à l'assassinat. La chemise de la victime est couverte de sang.  "Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! ", crie-t-elle dans la vidéo. "Maman, je t’en prie, ne meurs pas ", lui répond l’enfant. Quelques minutes auparavant, elle avait été poignardée par son mari, Fedai Baran. Après avoir quitté le café, celui-ci s’était enfui à bord d’un taxi.

Emmenée d’urgence à l’hôpital, la victime n’a pas survécu à ses blessures malgré l’intervention des médecins. Une fois retrouvé, Fedai Baran a été placé en garde à vue dans le district de Bahsili et placé en détention par un juge, en attendant son procès. Selon ses déclarations au tribunal, l’homme l’aurait poignardée à la suite d’une dispute. "Elle m’a insulté alors qu’elle me parlait de la garde de notre fille, je l’ai poignardée avec un couteau que j’avais ramené avec moi ", a-t-il confié à la cour. Le parquet a requis la prison à perpétuité.

Plusieurs internautes se sont saisis de l’histoire d’Emine Bulut pour dénoncer les violences dont sont victimes les femmes en Turquie. Le hashtag #Emilie Bulut est devenu viral en quelques jours et frôle le million de tweets. Les derniers mots de la victime ont, eux aussi, donné naissance à un nouveau hashtag, #Ölmekistemiyoruz, en français "nous ne voulons pas mourir ".

Tweet de l'actrice turque Hazal Kaya : "Ce qui est sacré, ce n'est pas la famille, mais la vie humaine! Ce ne sont pas les divorces que nous devons prévenir, mais les féminicides! Et s'il s'agit de terreur masculine, alors il faut l'appeler terreur masculine, il y a eu trop de pertes pour enfin ouvrir le débat. Je suis dévastée par les larmes de cette petite fille. Stoppez ces féminicides, maintenant! "
 
Tweet du syndicat des journalistes : "Nous invitons tous nos collègues à s’engager dans un journalisme éthique, et non à faire du click, afin que les voix des femmes qui disent 'Nous ne voulons pas mourir' puissent être vraiment entendues. "

Le maire d’Istanbul a également réagi sur Twitter.

"'Je ne veux pas mourir' C'était en réalité le cri de toutes les femmes assassinées à ce jour. 'Maman, s'il te plaît, ne meurs pas' Les pleurs de tous les fils et filles orphelins ... Nous avons perdu Emine Bulut à cause de la violence masculine. Nous sommes aux côtés des femmes et des enfants dans la lutte contre la violence et nous continuerons à l'être. "
 

“Les féminicides concernent les femmes de tous les milieux"

Melek Arimari, membre de la plateforme We Will End Femicide, explique que les réactions à la suite du meurtre d’Emine Bulut traduisent l’implication grandissante de la société dans la lutte contre ces crimes.

Le meurtre d’Emine Bulut a exposé la réalité du féminicide dans notre pays. Dans tous les cas, le féminicide est la forme la plus sévère et la plus brutale de violences faites aux femmes, mais la manière dont le crime est commis peut parfois pousser à davantage de réactions. Le cas d’Özgecan Aslan, avant celui d’Emine Bulut, en est un parfait exemple. Il a été un tournant dans la lutte contre les atrocités commises envers les femmes en Turquie.


Özgecan Aslan, étudiante de 20 ans, avait été violée et tuée le 11 février 2015 dans un bus à Mersin (sud) par trois hommes, dont le chauffeur du véhicule, son père et son ami. Son corps carbonisé avait été retrouvé deux jours après sa mort à Tarsis, non loin du lieu du meurtre. Cette affaire avait suscité une vague d’indignation sans précédent dans le pays et ses agresseurs avaient été condamnés à la prison à perpétuité.

Melek Arimari poursuit :

Depuis le meurtre d’Özgecan, les affaires de féminicide ne sont plus passées sous silence. Cette lutte a trouvé sa légitimité auprès des Turcs car ces violences concernent la société dans son ensemble. Elles touchent des femmes de tous les milieux, pauvres, riches, laïques, croyantes, de différents bords politiques... La lutte est donc intersectionnelle. C’est pour cela que le cas d’Emine Bulut a eu un tel écho.

"Dans la majorité des cas, ces victimes sont tuées par des personnes qu’elles connaissaient"

Malgré la multiplication des campagnes de sensibilisation, une meilleure couverture médiatique et des peines plus lourdes contre les agresseurs, les féminicides ont atteint un nombre record en 2018 : 440 femmes ont été tuées. Sur ces 440 meurtres, 131 tueurs n’ont toujours pas été identifiés. Des femmes ont été retrouvées mortes près de lacs, de barrages ou encore sur des routes. Dans la majorité des cas, ces victimes sont tuées par des personnes qu’elles connaissaient, un mari ou un compagnon (35 % des cas en 2018), un autre membre de la famille (23 % des cas) ou un ex-partenaire (5 %). Les femmes ne sont pas en sécurité dans leurs propres maisons. 


Afin de mieux protéger les femmes turques face aux violences de leurs proches, la loi a changé en 2005. Le "crime d’honneur ", perpétré en réaction à un comportement perçu comme ayant porté atteinte à l’honneur d’une famille, est devenu une circonstance aggravante, entraînant des peines plus lourdes que celles encourues pour les autres crimes. Avant cette modification, il était au contraire considéré comme une circonstance atténuante.

“Nous disposons des lois nécessaires à la protection des femmes mais nous ne les appliquons pas”

Melek Arimari termine :

Aujourd’hui, je pense que les femmes turques payent le prix de leur émancipation, car la société évolue dans ce sens. Le gouvernement devrait accompagner ce changement, mais il ne le fait pas. La simple application de la convention du conseil d’Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique (appelée convention d’Istanbul), ratifiée par la Turquie, ainsi que la loi 6284 adoptée en mars 2012 par le parlement turc, suffiraient à réduire drastiquement ces chiffres. Nous disposons des lois nécessaires à la protection des femmes mais nous ne les appliquons pas. Les discours misogynes sont tolérés et les réductions de peine sont monnaie courante.

En s’exprimant sur le cas d’Emine Bulut, le ministère de la Famille, du Travail et des Services sociaux a montré son implication, mais ce n’est pas assez. Il doit l’affirmer contre tout type de violences contre les femmes dans ce pays. 


En 2009, quand une jeune Turque de 17 ans, Munevve Karabulut, avait été tuée par son petit ami, le président Erdogan et l'ancien chef de police d’Istanbul avaient rejeté la faute sur la famille de la victime pour l’avoir laissée sortir avec lui.

Article écrit par Syrine Attia (@Syrine_Attia)