Des centaines de migrants africains manifestent depuis le 18 août à Tapachula, une ville mexicaine proche de la frontière avec le Guatemala, devant un bâtiment du service des migrations. Ils exigent des documents leur permettant de voyager librement vers le nord, en direction des États-Unis ou du Canada, alors que beaucoup sont bloqués dans cette ville depuis des semaines. Une situation liée au changement de la politique migratoire du Mexique, sous la pression des États-Unis.

Délaissant l’Europe, les Africains sont de plus en plus nombreux à traverser l’Atlantique pour tenter de rejoindre les États-Unis ou le Canada, en passant par l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale. Un périple long, coûteux, et surtout dangereux, puisqu’ils peuvent être amenés à rencontrer des trafiquants de drogue, d’êtres humains, ou encore des animaux venimeux (en particulier dans la jungle du Darién, entre la Colombie et le Panama).

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Mais depuis plusieurs mois, ces migrants sont bloqués au Mexique, dans l’impossibilité de poursuivre leur voyage vers le Nord. Excédés, plusieurs centaines d’entre eux ont donc entamé un mouvement de protestation le 18 août dans la soirée, devant le "poste migratoire 21e siècle" ("Estación Migratoria Siglo XXI" en espagnol), un bâtiment de l’Institut national de la migration, à Tapachula, dans l’État du Chiapas. Parmi eux : des Congolais, des Sénégalais, des Camerounais, des Guinéens, des Angolais, ou encore des Somaliens.

Tapachula, dans l’État du Chiapas, se trouve au niveau du point rouge sur cette carte, dans le sud du Mexique.

Une manifestation aux allures de fête en début de semaine, devant le "poste migratoire 21e siècle", à Tapachula. Vidéo envoyée à notre rédaction par l'un des manifestants.

Les femmes mobilisées devant le "poste migratoire 21e siècle", à Tapachula. Vidéo envoyée à notre rédaction par l'un des manifestants.

"Nous souhaitons uniquement avoir un document qui nous permettrait de traverser le pays librement"

L’un d’eux, le Camerounais Alain Tita Mongu a quitté son pays début mai : après avoir atterri en Équateur, il a traversé la Colombie, le Panama, le Costa Rica, le Nicaragua, le Honduras, le Guatemala, puis il est arrivé au Mexique, dans la ville de Talismán, début juin. Il revient sur les raisons de la mobilisation :

Deux jours après mon arrivée au Mexique, j’ai été placé en détention au poste migratoire de Tapachula. La raison avancée, c’est que j’étais entré illégalement.

Puis ils m’ont libéré deux semaines plus tard, en me remettant un document. Je pensais qu’il allait me permettre de traverser librement le pays, car d’autres Africains arrivés au Mexique quelques mois plus tôt m’avaient dit que ça se passait comme ça… Donc j’ai immédiatement pris le bus pour aller vers le nord. Mais 1h30 environ après être parti, j’ai été contrôlé et renvoyé à Tapachula : en fait, mon document ne me permettait même pas de quitter le Chiapas.
 

J’ai alors été renvoyé vers un autre bâtiment du service des migrations, dans le quartier Las Vegas, toujours à Tapachula. Mais là-bas, j’ai réalisé que le document qui m’avait été remis ne servait vraiment à rien, car il était écrit dessus que j’étais "apatride"…


"À bas le racisme, nous ne sommes pas apatrides. Nous avons une nationalité", peut-on lire sur cette banderole. Photo envoyée à notre rédaction par l'un des manifestants.
 

Finalement, on m’a dit de me rendre au bâtiment de la Comar [Commission mexicaine d'aide aux réfugiés, NDLR], pour demander l’asile.

Ça a été pareil pour les autres. [D’autres migrants africains joints par la rédaction des Observateurs de France 24 ont décrit un processus similaire, NDLR.] En gros, cela fait des semaines que nous sommes là, nous souhaitons uniquement avoir un document qui nous permettrait de traverser le pays librement, et on nous oblige à demander l’asile. Mais nous ne voulons pas demander l’asile, surtout qu’il faut attendre plusieurs mois avant d’avoir une réponse, et on ne peut pas travailler en attendant. C’est pour cela que nous protestons actuellement.

Personnellement, je n’ai pas demandé l’asile, et très peu l’ont fait. Ou alors, j’aimerais pouvoir faire la demande dans le nord du pays, où je connais des gens et où on peut parler anglais.

 

Durcissement de la politique migratoire mexicaine

Cette situation est liée à un changement de la politique migratoire du Mexique. En début d’année, les autorités délivraient encore des visas dits "humanitaires" aux migrants, leur permettant de rejoindre le nord du pays, mais elles ne le font plus depuis cinq mois environ. Faute de papiers, les migrants restent donc bloqués dans le sud du pays.

Ce changement de politique s’explique en partie par la pression de l’administration Trump. À son arrivée au pouvoir en décembre 2018, le président Andrés Manuel López Obrador avait adopté une politique de "main tendue" aux sans-papiers dans un premier temps, avant d’être finalement contraint de contenir la vague migratoire en raison des menaces de sanctions douanières formulées par son homologue américain.

"Nous aimerions au minimum avoir un toit"

Mais au-delà de la question des papiers, les migrants bloqués à Tapachula réclament également un soutien de la part des autorités mexicaines, comme l’explique Lorena (pseudonyme). Cette Angolaise est arrivée au Mexique début juillet, deux mois après avoir quitté son pays avec son mari et leurs sept enfants, âgés de 1 à 17 ans.

S’ils ne nous laissent pas voyager et si nous devons attendre ici durant des semaines, nous aimerions au minimum avoir un toit et de l’aide pour survivre, car nous n’avons plus d’argent. Surtout si nous sommes obligés de demander l’asile...

Actuellement, avec ma famille, nous dormons dans la rue, dans des tentes que nous avions achetées en Colombie. Les autorités disent qu’il n’y a pas de place pour nous héberger. Les enfants pleurent, ils ne comprennent pas ce qui se passe.


Beaucoup d'Africains dorment dans la rue, en attendant une solution. Vidéo envoyée à notre rédaction par l'un des manifestants.
 

Comme mes filles parlent un peu espagnol, elles ont réussi à récupérer des casseroles et des réchauds pour que l’on puisse cuisiner. On mange juste du riz ou des spaghettis le matin et le soir. Et on s’aide entre nous.


Les migrants se débrouillent comme ils peuvent pour manger. Photo envoyée à notre rédaction par l'un des manifestants.
 

Mardi 20 août, les forces de l’ordre mexicaines ont tenté de repousser les migrants – les hommes – et quelques-uns ont été arrêtés, avant d’être relâchés. Mercredi 21 août, la tension est ensuite montée d’un cran, puisque les forces de l’ordre ont également malmené des femmes et des enfants.

Les forces de l'ordre ont été déployées le mardi 20 août à Tapachula. Vidéo envoyée à notre rédaction par l'un des manifestants.

Tensions le mercredi 21 août, à Tapachula. Vidéo envoyée par Lorena (pseudonyme).

Tensions le mercredi 21 août, à Tapachula. Vidéo envoyée par Lorena (pseudonyme).
 

La rédaction des Observateurs de France 24 a appelé le service des migrations de Tapachula à plusieurs reprises, mais n’a pas réussi à le joindre pour l’instant. Les migrants assurent qu’aucune solution concrète ne leur a été proposée depuis le début de leur mouvement. Selon Amnesty International, les services migratoires du Mexique sont complètement dépassés par les arrivées massives de migrants à sa frontière sud.
 

Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).