Depuis une semaine, les images d’une partie de chasse, organisée dans la région de Marrakech-Safi, circulent massivement sur les réseaux sociaux marocains. On y voit une dizaine d’hommes – des touristes du Golfe – qui s’affichent fièrement à côté de centaines de cadavres de tourterelles, outrepassant les quotas fixés par la législation marocaine. Une dérive qui est loin d’être un cas isolé. 

Ces images ont été publiées sur le compte Instagram privé d’un chasseur saoudien, avant de faire le tour des réseaux sociaux au Maroc.

Sur une première photo publiée le 9 août, 11 hommes posent derrière des centaines de tourterelles mortes. En légende, le chasseur remercie l’agence Extreme hunters pour l’organisation du voyage et raconte que 1 490 tourterelles ont été tuées en une matinée. Extreme hunters est une entreprise basée au Koweït qui organise des parties de chasse dans différents pays en partenariat avec des agences de tourisme locales.

Photo publiée le 9 août par un chasseur saoudien, sur son compte Instagram.
 

Le 11 août, il a également publié une autre photo, sur laquelle apparaissent cinq hommes.

Photo publiée le 11 août par un chasseur saoudien, sur son compte Instagram.
 

Quelques jours plus tard, une vidéo publiée par Extreme hunters sur sa page Instagram a également été repérée, notamment par des associations de défense des animaux marocaines et par la Coordination nationale des associations de chasses au Maroc. Là encore, on y voit des centaines d’oiseaux morts. Il est possible de reconnaître l’homme qui filme, avec sa casquette à l’envers, car il apparaissait déjà sur la photo publiée le 9 août. "C’est le butin de la matinée : 1 490 tourterelles ! Que Dieu vous bénisse !", entend-on dans la vidéo.

Vidéo publiée le 16 août sur la page Facebook de l'association nationale de chasse, du développement durable et de la protection de la vie sur terre.


Un quota de 50 tourterelles par jour et par chasseur, selon la réglementation marocaine…

Ces oiseaux migrateurs voyagent entre l’Afrique et l’Europe, via le Maghreb. Au Maroc, leur chasse n’est autorisée qu’entre juin et août, et les touristes peuvent les tuer uniquement s’ils passent par une agence de chasse touristique qui les prend en charge, agréée par le Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts (qui dépend du ministère de l'Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts). Ces oiseaux sont généralement mangés par ces mêmes touristes à la suite de la partie de chasse.

Selon la réglementation locale, le nombre maximal de tourterelles qu’un chasseur peut abattre au cours d’une même journée est de 50. Pour être dans la légalité, les chasseurs ayant tué les 1 490 tourterelles auraient donc dû être au moins 30.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le chasseur saoudien ayant publié les clichés sur Instagram assure que c’était pourtant le cas : 

Nous étions 32 chasseurs en règle, encadrés par une agence de chasse touristique comme le veut la loi marocaine, et aucun de nous n’a tué plus de 50 oiseaux. Pourtant, je suis assailli de messages de haine sur mon compte Instagram et mon portable. Cette histoire a pris une proportion démesurée.


… mais qui n’est pas toujours respecté

Pourtant, ce chasseur est visible dans l’une des vidéos publiées par l’agence Extreme hunters sur Instagram, dans une "story", dans laquelle la personne qui filme lui demande de tuer une autre tourterelle, ce à quoi il répond : "Je viens déjà d’en tuer une autre, ça fait 245 en tout !"

Vidéos publiées sous forme de "stories" sur le compte Instagram de l’agence "Extreme hunters".


Des irrégularités semblent d’ailleurs visibles dans d’autres vidéos publiées sur le compte Instagram de Extreme hunters, tournées au Maroc. Dans l’une d’elles, un chasseur annonce le nombre de tourterelles tuées par son groupe : "4 tireurs et 820 tourterelles. Ah non, non ! 887 !" Un peu plus tard dans la "story", sur une autre vidéo, trois chasseurs qataris déclarent fièrement : "285 tourterelles et trois tireurs !" 

Vidéos publiées sous forme de "stories" sur le compte Instagram de l’agence Extreme hunters.
 

Vidéos publiées sous forme de "stories" sur le compte Instagram de l’agence Extreme hunters.


Sur des images de promotion publicitaire, Extreme hunters promet également 500 cartouches par chasseur, pour un voyage de six jours.


 

"Un employé m’a avoué qu’ils avaient dû cacher une partie des cadavres pour éviter des sanctions en cas de contrôle"

Ayoub Mahfoud, membre de la Coordination nationale des associations de chasse au Maroc, est à la tête d’un mouvement de contestation face aux pratiques des agences de tourisme de chasse. Selon lui, il arrive souvent qu'elles ne respectent pas les quotas de chasse imposés afin d'attirer davantage de touristes. Il revient sur les images publiées par le chasseur saoudien il y a une dizaine de jours.

Ça a été un véritable massacre ! J’ai contacté l’agence marocaine "Chassamir", partenaire d’Extreme hunters au Maroc, qui s’est chargée d’organiser l’expédition, en me faisant passer pour un client. L’un des employés m’a confié que des touristes du Golfe, arrivés depuis deux semaines, dépassaient les quotas et qu’il n’avait jamais assisté à de tels excès. Par exemple, lundi 19 août, sept de ces chasseurs ont tué 1 250 tourterelles. Cet employé m’a même avoué qu’ils avaient dû cacher une partie des cadavres dans des sacs pour éviter des sanctions de la part des autorités en cas de contrôle. J’ai d’ailleurs enregistré ma conversation avec cet employé, et je suis prêt à m’en servir au moment venu. [Notre rédaction a pu consulter cet enregistrement, NDLR.] 

"Nous demandons un meilleur contrôle de l’État lors de ces parties de chasse"

C’est cette agence qui est responsable de ce qui s’est passé. Et ce qui s’est produit ce jour-là est loin d’être un cas isolé... Le Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts délivre des licences spécifiques aux agences, qui les obligent à observer et à contrôler les touristes, et à appeler les autorités en cas d’abus de l’un de leurs clients. Nous demandons donc un meilleur contrôle et un accompagnement de l’État lors de ces parties de chasse touristique.

Une enquête a été ouverte par le  Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts : si ses résultats ne nous satisfont pas, nous allons recourir à la justice nous-mêmes. C’est anormal que les ambitions pécuniaires du tourisme prennent le dessus sur la conservation de la biodiversité au Maroc. 


Le gouvernement cherche actuellement à développer la chasse touristique au Maroc, en passant de 3 000 à 15 000 touristes par an d’ici 2024.

La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté le Haut-Commissariat aux Eaux et Forêts, qui n’a pas répondu à nos sollicitations pour l’instant.

 
Article écrit par Syrine Attia (@Syrine_Attia)