Observateurs

Une vague de manifestations violentes secoue actuellement la Papouasie, une région d’Indonésie où le peuple papou réclame depuis plusieurs dizaines d’années son indépendance. Ce regain de tensions fait suite à un incident devant un dortoir d’étudiants papous, traités de "singes" par des militaires et des civils. Depuis, cet animal est devenu le symbole du mouvement protestataire.

Lundi 19 août, dans la matinée, des manifestants se sont réunis dans les capitales administratives des provinces de Papouasie et Papouasie occidentale, Jayapura et Manokwari. Dans la première, plusieurs milliers de personnes ont défilé pacifiquement, d’après des habitants contactés par la rédaction des Observateurs de France 24, tandis que la situation a été plus tendue à Manokwari, où un journaliste de l’Agence France-Presse a dénombré plusieurs milliers de manifestants.

La foule de manifestants à Jayapura, le 19 août 2019.

Une foule de manifestants à Manokwari brandit le drapeau Morning Star, le 19 août 2019.

Nombre d’entre eux ont brandi le drapeau Morning Star, symbole de la Papouasie indépendante. La Papouasie s’est déclarée indépendante en 1961, mais a été prise par l’Indonésie en 1963 et officiellement annexée en 1969. Une majorité d’habitants de cette région riche en ressources naturelles, frontalière de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, réclame un référendum d’autodétermination qui leur permettrait notamment de préserver leurs terres de l’exploitation minière et de la déforestation.

 

"Les manifestants ont mis le feu au parlement local"

​​​Mientje Torey, gérante d’un hôtel situé à côté du parlement local à Manokwari, a vu les manifestants s’en prendre lundi matin au bâtiment public. Elle a filmé la scène.

Vidéo filmée par Mientje Torey depuis son hôtel, à Manokwari, lundi 19 août 2019.

"Il était environ 8 h quand 20 à 30 manifestants ont commencé à mettre le feu à des barricades dans la rue et à lancer des pierres sur le parlement local. Rapidement, le parlement a pris feu. Vu que la situation était très tendue, je suis partie. J’avais très peur que le feu atteigne mon hôtel, qui est mitoyen du parlement.

Une autre vidéo montrant les abords du parlement local de Manokwari, en flammes, lundi 19 août 2019.

Quand je suis revenue en fin de journée, un de mes employés m’a dit que des manifestants étaient entrés dans le hall de l’hôtel et avaient cassé la caisse pour essayer de voler de l’argent. Le parlement local était complètement brûlé et le lendemain matin, j’ai vu des employés dégager les décombres."

Le même jour, d’autres violences se sont produites à Sorong, une ville située à 300 km à l’ouest de Manokwari. Les manifestants s’en seraient pris à une partie de l’aéroport, selon le chef de la police en Papouasie occidentale, Herry Rudolf Nahak. Ils auraient également incendié la prison de la ville, permettant l’évasion de 258 prisonniers.

Des policiers fuient devant des manifestants qui leur lancent des projectiles à Sorong, lundi 19 août 2019.

Mardi 20 août, les manifestations se sont poursuivies dans plusieurs villes de Papouasie. Mercredi 21 août, plusieurs centaines de manifestants se sont regroupés dans la ville de Fakfak, située à 300 km au sud-ouest de Manokwari. Ils ont brûlé un marché et, selon la police, saccagé des magasins et des distributeurs de billets. Le même jour, cette dernière a annoncé le déploiement de quelque 900 policiers et 300 militaires à Manokwari et Sorong.

Le marché en flammes de Tumburuni, à Fakfak, mercredi 21 août 2019.
 
Des étudiants papous traités de "singes"

Ce soulèvement soudain – et parfois violent – fait suite à la diffusion massive d’une vidéo montrant des forces de sécurité et des civils traiter de "singes" des étudiants papous à Surabaya, la deuxième ville du pays, samedi 17 août.

Cette vidéo montre des militaires en uniforme et des miliciens civils devant un dortoir d’étudiants papous, dans la rue Kalasan, à Surabaya, samedi 17 août 2019. On entend à plusieurs reprises l’insulte "monyet", qui signifie "singe" en français.

Ces étudiants avaient été accusés d’avoir jeté dans les égouts le drapeau national la veille de la fête de l’Indépendance. Les forces de sécurité auraient alors brièvement arrêté 43 étudiants, avant de les relâcher.
En début de semaine, le président indonésien Joko Widodo a appelé au calme et le gouvernement a annoncé l’ouverture d’une enquête sur cet incident.
 

"Le racisme fait partie de notre quotidien"

Selon les différentes personnes interrogées par la rédaction des Observateurs de France 24, la mobilisation des Papous s’explique surtout par un sentiment général de ras-le-bol vis-à-vis du racisme qu’ils disent subir dans le reste de l’Indonésie.

Zuzan Griapon, étudiante et militante indépendantiste papoue dans la ville de Yogyakarta, sur l’île de Java, raconte que le racisme fait partie de leur quotidien.
 
Nous faisons face aux préjugés de nos camarades qui pensent que nous avons tous un penchant pour l’alcool et que nous sommes des gangsters en puissance.

En 2016, il était arrivé la même chose à Yogyakarta : devant notre dortoir, des militaires et des civils nous avaient traités de "singes" et de "chiens" pour nous intimider.

J’ai aussi été discriminée à l’université la même année. Avec des amis papous, nous voulions nous asseoir dans un parc du campus, et un agent de sécurité a commencé à nous dire : "Vous n’avez rien à faire ici, pourquoi vous asseyez-vous ici ?" Pourtant, autour de nous, il y avait des étudiants indonésiens en train de pique-niquer tranquillement. J’ai été me plaindre à la direction et on m’a clairement fait comprendre qu’il ne fallait pas faire de vagues.

"Le singe est devenu notre symbole révolutionnaire"

Victor Yeimo est le porte-parole du KNPB, le Comité national pour la Papouasie occidentale, une organisation papoue faisant campagne pour un référendum d’autodétermination, et également le coordinateur de la manifestation de lundi à Jayapura. Lui aussi assure que le racisme est omniprésent pour les Papous.
 
Cette attaque contre les étudiants de Subaraya n’a rien d’exceptionnel : ça a juste été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et émerger un mouvement de protestation spontané.

Chaque Papou qui se rend dans une autre région indonésienne est susceptible de subir le racisme. C’est particulièrement visible lors des matches de football de notre équipe, West Papua FC, qui est régulièrement la cible de chants et d’insultes racistes.

L’insulte la plus répandue est "monyet", "singe" en indonésien. Quand j’étais étudiant à Surabaya, entre 2003 et 2007, d’autres élèves m’appelaient ainsi en cours, et quand nous manifestions dans la rue, les passants nous insultaient aussi avec ce mot.

Aujourd’hui, nous avons décidé de prendre ces racistes à leur propre jeu et d’ériger le singe comme symbole de notre mouvement révolutionnaire, pour leur dire : "Si vous nous voyez comme des animaux, laissez-nous au moins vivre en paix dans notre jungle et rendez-nous notre indépendance. Et laissez aussi notre jungle tranquille, arrêtez les mines et la déforestation [22 000 km2 de forêts primaires ont été rasés depuis les années 1990, selon le GCF Task Force, NDLR].

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> "Nos caméras à la place des armes" : de jeunes Papous dénoncent l’exploitation de leurs terres

Un manifestant papou déguisé en singe lors d’une manifestation à Kaimana, une ville située à plus de 300 km au sud de Manokwari, mardi 20 août 2019.

 

"Je n’avais jamais vu les Papous autant en colère"

Pour le moment, il n’existe pas de chiffres précis permettant de quantifier le mouvement qui secoue la Papouasie depuis lundi 19 août. Cependant, l’avocate indonésienne Veronica Koman assure qu’il n’y avait jamais eu d’émeutes de cette ampleur.
 
Il y a déjà eu de grandes manifestations, avec parfois des milliers d’arrestations, notamment en 2016. Mais cette année, ça n’a rien à voir, je n’avais jamais vu les Papous autant en colère. 95 % de mes amis papous ont changé leur photo de profil sur les réseaux sociaux et arborent fièrement des images de singes.

Je pense que la tension ne va pas redescendre si le gouvernement ne fait pas de geste politique fort. Les mots d’apaisement du président n’ont pas suffi, il ne s’est pas excusé. Les Papous veulent maintenant s’asseoir à la table du gouvernement et négocier l’organisation d’un référendum d’autodétermination. Pour eux, c’est la seule manière de retrouver une dignité qu’ils estiment perdue.

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).