Une association camerounaise a publié des images, début août, montrant de nombreux sacs de riz stockés dans des entrepôts, dans la région de l’Extrême-Nord. Selon elle, ce riz aurait été produit au Cameroun, mais n’aurait pas été vendu. Pourtant, le pays importe de grandes quantités de cette céréale chaque année. Une situation "scandaleuse" pour l’association, qui souligne les difficultés des producteurs de riz locaux.

Les images ont été prises les 2 et 3 août, puis publiées le 5 août par Bernard Njonga, le président de l’Association citoyenne de Défense des Intérêts collectifs (ACDIC), qui travaille notamment sur le thème de la souveraineté alimentaire.

Ces photos et vidéos – qui comptabilisent plusieurs dizaines de milliers de vues – ont été prises à Yagoua et Maga : c’est dans cette zone que l’essentiel du riz camerounais est cultivé. On y voit de nombreux sacs de riz dans des entrepôts de la Société d’Expansion et de Modernisation de la Riziculture de Yagoua (SEMRY), une entreprise publique qui accompagne les producteurs locaux.

Les images sont assorties d’un long texte dénonçant la présence de ces sacs de riz, alors que le pays importe de grandes quantités de cette céréale chaque année. On peut notamment lire : "Du riz paddy (non décortiqué) plein dans les magasins de la SEMRY à YAGOUA et Maga (160 000 tonnes environ) avec certains stocks qui datent de 2015", ou encore "On importe, importe du riz et de plus en plus. Plus de 800 000 t en 2017 pour plus de 150 milliards FCFA".

Selon Bernard Njonga, l’auteur du texte, cette situation serait due au fait qu’il serait plus rentable pour les commerçants d’acheter du riz étranger plutôt que du riz local, afin de le revendre.

Ces images ont été prises début août, à Maga et Yagoua, dans l’Extrême-Nord du Cameroun.

"Les producteurs de riz camerounais ne reçoivent aucune subvention"

Bernard Njonga revient sur ce qu’il qualifie de "scandale".

Quand je suis allé à Yagoua et Maga, je me m’attendais pas à voir autant de riz en stock, et autant de riz invendu depuis 2015 ! Actuellement, le coût de production du riz est élevé au Cameroun, car les producteurs ne reçoivent aucune subvention. De plus, transporter un sac de riz de Yagoua à Yaoundé coûte plus cher que s’il vient de Pékin. Du coup, pour les commerçants, il est plus rentable d’acheter du riz étranger, plutôt que du riz local. Par conséquent, les producteurs de riz camerounais s’appauvrissent.

Pour nous, il faut faire trois choses : imposer un quota de riz local aux commerçants qui importent du riz [l’ACDIC a d’ailleurs lancé une pétition en ce sens, NDLR], attribuer des subventions aux producteurs, et faire la promotion du riz local pour qu’il ait une meilleure image.


Rien d’anormal selon la SEMRY

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le directeur général de la SEMRY n’a pas répondu à nos sollicitations.

Dans un communiqué que notre rédaction a pu se procurer, il a néanmoins réagi à la publication du président de l’ACDIC, en soulignant que la SEMRY avait "procédé dès 2017 à la constitution progressive des stocks de [riz] paddy dans ses magasins de Maga et Yagoua", "en prévision de la mise en service de […] 2 nouvelles chaines d’usinage" achetées par les pouvoirspublics, destinées à "relancer la transformation du riz paddy". Ceci pourrait donc expliquer en partie l’existence d’importants stocks de riz sur place.

En revanche, il ne s'est pas exprimé concernant les différences de prix entre riz local et riz étranger, ainsi que sur les difficultés des producteurs de riz camerounais, soulevées par le président de l'ACDIC.

Le communiqué du directeur général de la SEMRY.

"Les gens savent que travailler dans le secteur rizicole n’est pas rentable, mais beaucoup le font car ils n’ont pas le choix"

Narcisse Guybolo, fondateur d'Agri-Invest, une société qui accompagne notamment les agriculteurs (en particulier ceux qui font pousser du riz), revient sur les difficultés des producteurs de riz camerounais. 

Selon moi, le principal problème est que la SEMRY n’accompagne pas les producteurs de riz comme il le faudrait. Ils sont 100 000 environ autour de Yagoua et Maga. Actuellement, la SEMRY leur loue 11 000 hectares de terre, dont elle assure l’irrigation, mais elle ne les accompagne pas concernant l’utilisation des intrants, le recours à de nouvelles techniques… De plus, ils ne sont pas bien formés concernant la commercialisation. Les producteurs de riz cherchent donc eux-mêmes des semences et des intrants, qu’ils achètent à un prix élevé, ils n’utilisent pas les meilleures techniques, et s’endettent.

Dans cette zone, les gens savent très bien que travailler dans le secteur rizicole n’est pas rentable, mais beaucoup le font car ils n’ont pas le choix, puisque c’est la principale activité dans la zone.

"Les exportations de riz camerounais vers le Nigeria ont cessé à partir de 2015"

Jusqu’en 2015, presque l’intégralité du riz camerounais était vendue au Nigeria. Mais les exportations ont ensuite cessé en raison de l’intensification des activités de Boko Haram dans la zone. Actuellement, l’enjeu est donc de réorienter ce riz vers les marchés internes : il y a des clients mais pas les acteurs intermédiaires, pour l’acheter et le distribuer, car cela reste moins cher d’importer le riz depuis l’étranger.


Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).