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Dans la nuit du 7 au 8 août, un orpailleur a été abattu dans la mine de Youga, dans le centre-est du Burkina Faso, après avoir été repéré par un agent de sécurité. Dans la foulée, des habitants ont incendié et détruit une partie du site, géré par une entreprise turque. Les employés et les habitants s’en plaignaient depuis plusieurs semaines, dénonçant des licenciements et une attitude arrogante de la direction.

À la suite de la mort de l’orpailleur qui s'était introduit illégalement dans la mine, plusieurs dizaines d’habitants de Youga sont entrés sur le site aurifère de l’entreprise turque Burkina Mining Company, le 8 août. Ils ont incendié et partiellement détruit plusieurs engins et dortoirs, et saccagé des bureaux de l'administration, comme l’a précisé le ministère burkinabè des Mines et des Carrières, contacté par la rédaction des Observateurs de France 24.

Vue satellite de la mine d'or de Youga, située au sud-est du Burkina Faso. Crédit : Google Earth

 

"Une centaine d’habitants sont allés à la mine, armés de pelles ou de pioches"

Issouf G. est un employé de la mine, qui était présent au moment de l’attaque. Il a accepté de témoigner sous couvert d’anonymat, par peur de répercussions sur sa carrière.
 
Tôt le matin, les villageois ont découvert le corps de l’orpailleur. Après l’enterrement, ils se sont rassemblés et une centaine d’entre eux, certains armés de pelles ou de pioches, se sont dirigés vers la mine. Tout le monde a compris le danger et a commencé à fuir.

Photo transmise via Whatsapp par des employés de la mine. 
 
Je suis resté un moment près de l’entrée du site. Des villageois ont commencé à casser du mobilier, comme des chaises et des tables, et à détériorer un petit hangar. À un moment, un petit groupe s’est formé : j’ai entendu qu’ils se dirigeaient vers la fosse, où des Turcs étaient à priori toujours en train de travailler. Ils voulaient visiblement s’en prendre à eux. Après ça, je suis rentré chez moi et les gendarmes sont arrivés pour rétablir l’ordre.

Lors de l’attaque, des Turcs se sont réfugiés dans les buissons. Selon un employé turc de la mine interrogé par la rédaction des Observateurs de France 24, ils sont restés là jusqu’à ce que les gendarmes viennent les secourir.

Dans un communiqué publié le 9 août, l’entreprise turque a annoncé qu’une "faille de sécurité" avait touché son site de Youga, qu’elle y suspendait ses activités et que ses employés avaient été transférés vers la capitale Ouagadougou.

L'un des camions incendiés par les habitants le 8 août. Photo transmise via Whatsapp par des employés de la mine (le logo en bas à gauche indique le modèle du téléphone utilisé pour prendre la photo). 

Photo transmise via Whatsapp par des employés de la mine.

À la suite de cette attaque, le ministère de la Sécurité burkinabé a appelé la population au calme et fait état de "blessés" et "d’importants dégâts matériels", sans plus de précisions. Il a ajouté qu’un suspect avait été arrêté dans le cadre d’une enquête ouverte sur la mort de l’orpailleur.
 
Un ressentiment ancien vis-à-vis de l’entreprise turque

Selon nos Observateurs, cela faisait plusieurs semaines que les habitants et certains employés étaient en colère vis-à-vis de l’entreprise turque : la mort de l’orpailleur aurait donc simplement mis le feu aux poudres.
Entre avril et juin 2019, environ 500 personnes ont ainsi perdu leur emploi à la suite d’un licenciement ou d’un non-renouvellement de leur contrat à durée déterminée, comme le rapporte notamment le journal spécialisé L’économiste du Faso.

Par ailleurs, pour faire des économies, Burkina Mining Company a fait appel à un sous-traitant turc, Orkun Group Sarl : ce dernier aurait embauché une centaine de travailleurs turcs.
 
"Il y a eu une altercation avec un employé turc"

Issouf G. a régulièrement travaillé avec ces Turcs expatriés : il décrit une cohabitation relativement tendue.
 
Nous sommes en colère contre les Turcs, non seulement à cause des licenciements, mais surtout à cause de l’embauche de ces expatriés. Certains étaient expérimentés et nous apportaient des compétences, mais la plupart ne savaient même pas conduire les engins de la mine. C’était un peu absurde de voir des superviseurs burkinabè former des expatriés.

Capture d'écran d'une des vidéos transmises à notre rédaction montrent des ouvriers ayant visiblement des difficultés à manier des engins dans la mine. Selon notre Observateur, il s’agit d’expatriés turcs.
 
Mais la colère est montée d’un cran il y a quelques jours, quand il a eu une altercation : on a voulu montrer à un Turc comment faire correctement son travail, et que ce dernier a commencé à s’énerver et à dire qu’un noir ne pouvait pas lui montrer comment travailler. C’était vraiment méprisant.

 

"Employer des expatriés peu ou pas qualifiés va à l’encontre du code minier"

Martin B., un autre employé burkinabè qui a également souhaité garder l’anonymat, explique que les tensions étaient palpables depuis plusieurs semaines.
 
La tension était pour moi générée par une gestion calamiteuse de la direction.

L’entreprise est allée à l’encontre du code minier, en engageant des expatriés peu ou pas qualifiés. [L’article 102 du code minier prévoit que la priorité soit donnée aux employés burkinabés, NDLR.]

Cette gestion de la masse salariale par l’entreprise turque a été perçue comme une forme de mépris vis-à-vis du savoir-faire des Burkinabè. Deux semaines avant cette attaque, les employés avaient d’ailleurs lancé un ultimatum à la direction, pour demander le départ des employés turcs non qualifiés.
 
Une entreprise turque notamment implantée à Jersey

Burkina Mining Company dépend d’Avesoro, une entreprise enregistrée notamment à Jersey, dont l’actionnaire majoritaire est Turc. Invitée à s’exprimer sur l’attaque et les critiques de ses employés, Avesoro n’a pas répondu à nos questions. Avesoro est elle-même détenue par la multinationale turque MNG Group, laquelle opère notamment dans les secteurs de la construction et du tourisme, et emploie environ 15 000 personnes, dont 6 000 en Afrique.

En février 2016, Avesoro avait racheté le site minier de Youga pour plus de 27 millions d’euros à une entreprise canadienne, Endeavour.

Ces vingt dernières années, les échanges économiques entre la Turquie et l’Afrique ont été multipliés par 200, pour atteindre 17,7 milliards d’euros en 2018 : les investissements turcs se sont généralisés notamment dans les secteurs de la construction, des mines ou de l’humanitaire.

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).