Observateurs


Un documentaire diffusé par la chaîne de télévision publique iranienne Press TV le 22 juin affirme que les services de renseignement iraniens ont identifié des agents de la CIA en Europe, au Moyen-Orient et en Asie. Mais en regardant de plus près les images, il s’avère que certaines de ces informations sont fausses.

"Chasser les espions" est le nom de ce documentaire de 18 minutes dans lequel les services de renseignement iraniens annoncent avoir arrêté 17 Iraniens travaillant pour la CIA, à la suite des tensions entre les États-Unis et l’Iran. Le documentaire se concentre ensuite sur plusieurs supposés agents de la CIA que les services de renseignement auraient identifiés aux Émirats arabes Unis, en Azerbaïdjan, en Autriche et en Thaïlande, images à l’appui.

Le documentaire complet diffusé sur Press TV le 22 juin dernier. Les segments que nous avons analysés se situent entre la 2e et la 4e minute.
 
Erreurs de localisation

Mais la rédaction des Observateurs de France 24 a constaté que certaines de ces images n’avaient pas été filmées là où le documentaire l’affirme.

À la deuxième minute du reportage (2'28), un homme avec des cheveux longs et une barbe est par exemple présenté comme un agent de la CIA repéré par le service de renseignement en Autriche.

Pourtant, les bâtiments visibles dans la vidéo n’ont rien à voir avec l’Autriche : ce sont des bâtiments de Bratislava, la capitale de la Slovaquie, que nous avons retrouvés sur Google Street View. Sur les images, un drapeau avec l’icône d’un train et l’inscription "Golden Express" permet de confirmer cette piste : il s’agit d’une agence de guides touristiques basée à Bratislava.

Élément visible dans la vidéo montrant le logo de "Golden Express".

Enfin, l’inscription "Savoy" est visible sur un bâtiment : là encore, il s’agit d’un restaurant de la capitale slovaque situé dans la rue Jesenského, une zone très touristique. On y retrouve notamment le théâtre national slovaque et la place Hviezdoslav où s’est tenue la Manifestation des bougies, moment fort de l’Histoire slovaque, en 1988.

Captures d'écran de la vidéo montrant le restaurant Savoy, et en comparaison une vue de la même rue à Bratislava.

Capture d'écran de la place où la vidéo a été prise. Elle se trouve bien à Bratislava en Slovaquie, et non en Autriche comme l'affirme le documentaire.

À la troisième minute du reportage (3'37), un autre homme avec un tee-shirt rouge est présenté comme un agent de la CIA surveillé par les services secrets iraniens en Azerbaïdjan, un pays voisin de l’Iran. Deux photos de lui sont diffusées : l’une où il pose près d’un lieu touristique, l’autre dans un restaurant.

Pourtant, ces images ont été prises à Erevan, la capitale de l’Arménie. Le monument visible sur la première photo est la Cascade d’Erevan, un des endroits touristiques les plus célèbres de la ville.

Capture d'écran de la vidéo montrant "un agent de la CIA" devant un monument, supposé être en Azerbaïdjan. Il s'agit en fait de la Cascade d'Erevan en Arménie.

Concernant la seconde photo, il ne s’agit pas d’un restaurant, mais d’une usine de fabrication d’alcool, la Yerevan Aratat Brandy Factory, qui dispose d’un bar à liqueurs. C’est un autre endroit très touristique, situé à moins de 3 kilomètres de la Cascade d’Erevan.

Capture d'écran de la vidéo montrant le même homme dans un restaurant présenté comme étant en Azerbaïdjan, et comparaison avec une photo publiée sur Google montrant le même restaurant en Arménie.

Un agent de la CIA présenté comme étant filmé en Autriche, alors qu’il s’agit de la Slovaquie, puis un autre filmé en Azerbaïdjan, bien que les images viennent d’Arménie : le documentaire "Chasser les espions" présente donc au moins deux erreurs.

En revanche, la rédaction des Observateurs n’a pas pu vérifier si les deux autres "agents américains" supposément aux Émirats arabes unis et en Thaïlande avaient bien été filmés dans ces pays. De même, il est impossible de confirmer si l’ensemble de ces personnes sont réellement des agents de la CIA.

Pour le journaliste iranien Arash Bahmani, spécialiste de l’actualité iranienne basé en Espagne, les erreurs de localisation des agents américains dans le documentaire "Chasser les espions" peuvent avoir plusieurs explications :

Soit il s’agit tout simplement d’une erreur, soit les services de renseignement ont tenté de cacher leurs activités de surveillance en Arménie et en Slovaquie pour des raisons stratégiques, et ont donc affirmé qu’il s’agissait d’autres pays.
 
Documentaires et séries pour vanter la puissance des services de renseignement iraniens
 
 
Ces dernières semaines, plusieurs documentaires et fictions ont vanté l’efficacité des services de renseignement iraniens. La chaîne Channel 3, une autre chaîne étatique, a ainsi diffusé en juin dernier une série TV appelée "Gando", dans laquelle un acteur joue le rôle de Michael Hashemian, un personnage fictif représentant Jason Rezian.

Ce dernier est un journaliste irano-américain qui était le directeur du bureau du Washington
 Post à Téhéran entre 2012 et 2014, avant d’être arrêté pour espionnage en 2014, puis relâché en 2016 dans le cadre des négociations sur le nucléaire iranien.

La série montre la puissance des services secrets iraniens, mettant en scène ses agents à travers le monde et leurs techniques de surveillance des agents étrangers.

 
"Michael Hashemian" a côté de "Mohammad", un agent secret israëlien, dans la série "Gando".
 
"Des humiliations récentes dans le domaine du renseignement ont mené à l’intensification de la propagande"
 
Selon Arash Bahmani, la multiplication des documentaires et séries dressant un portrait flatteur du renseignement iranien pourrait être une réponse à des couacs récents dans ce domaine :

Des catastrophes récentes ont montré la faiblesse des services de renseignement iraniens : par exemple, en juillet 2018, des hauts officiers des renseignements iraniens se sont révélés être des agents doubles pour des ennemis de l’Iran dans la région [ces agents ont été par la suite repérés et exécutés par l’Iran, NDLR].

L’autre exemple récent a été une brèche dans le système de sécurité qui a permis à des centaines de documents confidentiels sur le programme nucléaire iranien de tomber dans les mains d’Israël.

Après ces épisodes, la confiance dans les services de renseignement iraniens a été entamée, non seulement auprès de la population, mais surtout auprès des autorités. Ces séries et documentaires sont donc une façon de montrer les muscles et de faire oublier ces erreurs, pour rassurer la population et montrer qu’ils contrôlent la situation. 

Le message envoyé, c’est à la fois qu’ils sont capables de surveiller tout le monde en Iran et d’arrêter n’importe qui, mais que leurs compétences s’étendent même en dehors des frontières iraniennes, comme les agents américains à l’étranger. Les humiliations ont donc mené à l’intensification de la propagande.