Six personnes, dont cinq lycéens, ont été tuées lors des manifestations d’al-Obeid, une ville située au centre du Soudan, lundi 29 juillet. Plusieurs vidéos permettent de reconstituer le moment où les forces de l’ordre ont tiré sur la foule. Certains estiment que ces lycéens ont été instrumentalisés.

Les manifestations des lycéens ont commencé lundi, peu avant 11h, avec la participation de plusieurs établissements d’al-Obeid. Mais elles ont rapidement dégénéré lorsque les manifestants sont arrivés au quartier d’al-Souk. Trois vidéos montrent ainsi le moment où les forces de l’ordre tirent sur la foule de lycéens, filmées à différents endroits, permettant de reconstituer les événements.

 

Une vidéo où l’on entend des tirs qui résonnent au milieu de la foule

L’une des vidéos a été filmée par une personne se trouvant au milieu de la foule (voir ci-dessous).


Sur Twitter, le journaliste Benjamin Strick, qui travaille pour BBC Africa Eye, a géolocalisé l’endroit où elle avait été tournée :


Dans cette vidéo, on aperçoit ainsi un immeuble avec des vitres bleues, à gauche... 


...et qui correspond au bâtiment Future Technology Solutions, comme on peut le voir sur Google Maps. La tête de cortège et les tirs semblent venir de cette direction.

Les deux points sur la carte montrent l'endroit où la première vidéo a été filmée, au milieu de la foule, et l'immeuble aux vitres bleues que l'on voit sur la vidéo (voir lien Google Maps ici).


Deux vidéos où l’on voit des hommes en treillis qui tirent

Les deux autres vidéos montrent des hommes en treillis tirer à la mitrailleuse, identifiés par les activistes comme faisant partie des Forces de soutien rapide (Rapid Support Forces – RSF), notamment en raison du symbole de pirate dessiné sur leur voiture. Les RSF sont une force paramilitaire, commandée par le général Mohamed Hamdan Dogolo, actuellement numéro deux du Conseil militaire de transition. Ils se trouvent tous autour d’un pick-up militaire sur lequel est placée une mitrailleuse.

Première vidéo où l'on voit des membres des RSF tirer sur les manifestants. 

La même vidéo, filmée de biais.

Les deux vidéos ont été prises depuis des endroits différents, mais montrent la même scène, puisque l’on retrouve des éléments identiques : banderole au-dessus de la voiture, voiture couleur cuivre, homme en djellaba bleue, etc.

Les mêmes détails, entourés par des cercles rouges, apparaissent sur les deux vidéos.

Selon des témoins, la voiture se trouvait à l’angle du bâtiment de la banque franco-soudanaise, dont on voit une partie de la façade et l’inscription ATM (distributeur automatique). Sur Google Maps, on voit en effet que cette banque se trouve dans un coin, en face de l’immeuble Future Technology Solutions, visible dans la première vidéo. De plus, la caméra qui bouge dans la dernière vidéo permet d’apercevoir la foule des manifestants (à 0’36), déjà visibles dans la première vidéo. On peut donc en conclure que ces trois vidéos ont été prises au même endroit et au même moment.

Entourés de cercles bleus, l'immeuble Future Technology Solutions et, en face, la banque franco-soudanaise (voir lien Google Maps ici).

"Nous n’avions aucune connaissance de ce rassemblement"

Les RSF ont ouvert le feu trois fois sur la foule. Cette manifestation a marqué le Soudan en raison de l’identité des victimes, mais également car la ville d’al-Obeid ne fait pas partie des villes qui s’étaient soulevées depuis le début de la mobilisation au Soudan, en décembre 2018. De plus, jusqu’à présent, les lycéens ne faisaient pas partie des manifestations, contrairement aux étudiants. Les négociations entre le conseil militaire et l’opposition soudanaise ont été suspendues dès le lendemain de la manifestation. 

Abdallah Awad est membre d’un comité de l’Association des professionnels soudanais (APS), qui a conduit les protestations dès leur début. Pour lui, les lycéens d’al-Obeid ont été instrumentalisés :

Notre association centralise et relaye tous les appels à manifester dans le pays. Nous faisons cela à travers notre page officielle Facebook, ou, quand Internet est coupé, à travers un réseau de numéros de téléphone de gens de confiance. Or, nous avons eu connaissance de cet appel à manifester des lycéens à al-Obeid le jour-même seulement. Nous ne savons même pas qui a appelé à manifester et nous n’avions aucune idée de l’itinéraire que leur marche allait suivre. Or, avec la mobilisation qui dure depuis des mois, il n’est pas difficile de chauffer les élèves et de les inciter à manifester.

Les RSF sont déployés autour des bâtiments importants, comme les banques, c’est pour cela qu’ils étaient présents dans ce quartier.

Nous pensons qu’une manifestation de lycéens, dans une ville qui ne s’est jamais mobilisée, à la veille d’une réunion de négociations, n’est pas un hasard. Pour nous, ces élèves ont été instrumentalisés afin de reporter les négociations. 


Contactés par les Observateurs de France 24, des lycéens qui ont participé à la marche ont déclaré de leur côté qu’ils avaient entendu parler de la manifestation via leurs camarades,et qu’ils avaient trouvé les RSF en arrivant au quartier al-Souk.
 

RSF et APS renvoyés dos à dos
 

Le Conseil militaire et le gouvernorat de la région du Nord-Kordofan, dont al-Obeid est la capitale, ont ouvert une enquête afin de faire la lumière sur les événements. Jeudi 1er août, la commission de sécurité et de défense du Conseil militaire a publié un rapport dans lequel elle accuse les RSF, qui étaient en charge de protéger les bâtiments officiels et les banques de ce quartier, d’avoir attaqué et tué les manifestants.

Toutefois, le Conseil militaire accuse également les forces d’opposition d’avoir voulu "pousser les enfants et les lycéens dans ces événements et les instrumentaliser à des fins politiques". Il estime ainsi que ce sont des professeurs "membres de l’APS et dont les noms sont connus" qui ont incité leurs élèves à sortir manifester. Des "mesures réglementaires seront prises à leur encontre".

Quelques pages du rapport de la commission de sécurité et de défense du Conseil militaire, où figurent les extraits cités. Photos envoyées par nos Observateurs à Khartoum et al-Obeid.

Article écrit par Sarra Grira (@SarraGrira).