Une vidéo de l’entraîneur de l’équipe féminine iranienne de volleyball congratulant ses collègues féminines, à l’issue d’un match victorieux, a récemment fait le tour des réseaux sociaux en Iran. La raison ? Au lieu de taper dans les mains de ses collègues, l’entraîneur leur tend une ardoise pour qu’elles tapent dessus, les contacts hommes-femmes étant interdits dans le pays. Surnommé "high five halal", ce geste est révélateur des contradictions qui existent dans le sport féminin en Iran. 

Ce match de volleyball s’est déroulé le 19 juillet à Pula, en Croatie, dans le cadre du tournoi "Global Challenge", où s’affrontaient des équipes nationales et des clubs de différents pays. En battant les Américaines du club BIP lors de ce match, les Iraniennes ont remporté le tournoi. La vidéo devenue virale en Iran montre le dernier point de cette rencontre.   


De nombreux internautes iraniens ont jugé ridicule le fait que l’entraîneur ne puisse pas partager sa joie avec ses collègues féminines de manière plus naturelle. En effet, la loi iranienne – basée sur la Charia – interdit tout contact physique entre hommes et femmes, en dehors du cadre familial.

"Grâce à Dieu, nous avons trouvé une solution pour un autre problème fondamental dans notre pays : le 'high five halal'", ironise cet internaute.


La non-mixité reste la règle dans de nombreux domaines en Iran, comme le sport. Par exemple, cela fait des années que les Iraniennes se battent pour assister à des matchs de football masculin, et des hommes se voient régulièrement refuser l’accès à des matchs de futsal féminin. Mais le gouvernement embauche régulièrement des hommes pour entraîner certaines équipes féminines, en raison du "manque d’entraîneuses professionnelles", selon nos Observateurs, ce qui génère des situations absurdes comme celle que l’on voit dans la vidéo.

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"Les fédérations sportives embauchent des entraîneurs, mais ce sont uniquement des 'conseillers techniques' officiellement"

Hossein Jamshidi est un journaliste sportif iranien qui travaille pour le site Internet "Varzesh3".

Depuis sept ou huit ans environ, de nombreuses fédérations iraniennes – dans le football, le volleyball, le futsal ou encore l’athlétisme – embauchent des hommes pour encadrer les équipes nationales féminines. Mais dans leur contrat, officiellement, ce sont uniquement des "conseillers techniques", et non des "entraîneurs". Officiellement, ce sont toujours des femmes qui entraînent ces équipes. Mais ce n’est pas le cas : en réalité, ce sont les "conseillers techniques" qui les entraînent.

Les fédérations disent qu’il s’agit uniquement de "conseillers techniques" car elles assurent qu’ils ne participent pas aux entraînements, qu’ils se contentent de conseillers les entraîneuses… Mais c’est faux !

Cela dit, ces "conseillers techniques" sont parfois très dépendants de leurs collègues féminines qui entraînent. Par exemple, quand ils doivent choisir des joueuses pour intégrer les équipes nationales, ils ont besoin de les voir jouer, sauf qu’ils ne peuvent pas forcément entrer dans les stades pour voir les matchs. Donc ils écoutent ce que disent les entraîneuses et regardent les vidéos qu’elles prennent. [En Iran, les règles concernant l’accès aux stades sont variables : dans certains endroits, les hommes n’y ont jamais accès, tandis qu’ailleurs, certains officiels peuvent y aller, etc., NDLR.]

Globalement, tout se passe bien, mais il y a quand même des incidents parfois. Par exemple, le Roumain Nicolae Gioga, qui était l’entraîneur de l’équipe d'Iran féminine d’aviron, a été licencié après qu’une athlète l’a pris dans ses bras, après leur victoire lors des championnats d’Asie en 2017 [alors que les Iraniennes n’avaient jamais eu d’aussi bons résultats au cours de cette compétition, NLDR].

 

Tournoi pré-olympique féminin de l'AFC, au Qatar, en juillet 2019, et Hossein Abdi, le "conseiller technique" de l'équipe iranienne. Crédit : Footlady. 

"Les entraîneurs ne peuvent pas toujours assister aux matchs des équipes qu’ils coachent"

Samira (pseudonyme) est une footballeuse professionnelle iranienne.

Au sein de la "Ligue Kowsar", la ligue de football féminin professionnelle, six clubs sur dix ont des "conseillers techniques" masculins. Ils nous entraînent et nous donnent des conseils tactiques, mais il leur est plus compliqué de nous coacher lors des matchs, puisqu’officiellement, les hommes ne peuvent pas assister aux matchs de football ou futsal féminins.

La plupart des équipes hôtes et des gardiens de stades laissent les "conseillers" entrer dans le stade, tant qu’ils restent un peu en retrait par rapport au terrain. Mais dans certaines villes, ce n’est pas possible. Par exemple, dans les provinces de Gilan et Mazandaran [au nord de l’Iran, NDLR], les gardiens de stades ne les laissent pas entrer. Quand c’est comme ça, ils tentent de suivre le match comme ils peuvent, à partir du toit d’un immeuble voisin, derrière des barrières, ou alors ils téléphonent à leurs collègues féminines qui sont dans le stade.

Une mixité qui se développe dans le sport iranien

La mixité semble toutefois se développer de plus en plus dans certains sports, comme le raconte Shirin, une entraîneuse professionnelle de pilates, qui a commencé le karaté l’an dernier. Bien qu’il existe de nombreux clubs de karaté réservés aux femmes en Iran, elle raconte qu’elle s’entraîne avec un ancien champion du monde, pour avoir un "meilleur coach".

Cela fait plus de cinq ans que le fait d’avoir un homme comme entraîneur est devenu une norme pour beaucoup de femmes, dans le karaté, le bodybuilding ou encore en calisthenics [mélange de gymnastique et de musculation, NDLR]. J’ai beaucoup d’amies qui s’entraînent dans des clubs réservés aux femmes, mais qui ont un entraîneur en plus, dans ce que l’on pourrait appeler des "clubs cachés".

Il y a plusieurs "clubs" de ce genre : par exemple, dans mon cas, mon entraîneur coache des femmes et des hommes dans un parc, dans un coin un peu caché. Nous avons toujours des vêtements qui recouvrent notre corps, et nous n’avons jamais eu de problèmes. Mais j’ai aussi des amies qui s’entraînent dans des clubs privés, où les coachs sont des hommes : il y en a beaucoup, notamment dans les immeubles du nord de Téhéran [dans les quartiers riches, NDLR]. Heureusement, ces hommes ne font pas payer davantage leurs services quand ils entraînent des femmes.