Observateurs

Depuis la mi-juin, une image de la fonte des glaces au Groenland a été utilisée à plusieurs reprises dans la presse internationale comme un exemple des conséquences catastrophiques du changement climatique. Or, pour les habitants de l’île, la situation est un peu plus compliquée que ça et n’est pas nécessairement l’illustration d’un phénomène global.

Des chiens de traîneau qui courent sur de la glace fondue dans le fjord d’Inglefield, au nord-ouest du Groenland. L’image, prise le 13 juin par le scientifique Steffen Olsen de l’Institut météorologique danois, est devenue virale et a été publiée à plusieurs reprises dans la presse internationale à partir du 14 juin. “Une photo dramatique montre des huskys marchant sur l’eau au Groenland”, peut-on lire sur le site du média britannique Sky News. Le site américain CNet écrit de son côté que le cliché “dit tout sur le changement climatique”. Vendredi 26 juillet, la photo était également en une du journal français Le Monde, et utilisée en ligne pour illustrer un article sur le réchauffement climatique

La photo prise par Steffen Olsen à la mi-juin dans le fjord d’Inglefield.

Mais pour ceux qui vivent et travaillent au Groenland, la situation est plus nuancée.

"Cette situation n’est pas aussi inhabituelle au Groenland que ce que l’on pourrait croire. C’est en fait commun de voir de l’eau de fonte s’accumuler au-dessus de la banquise au début de l’été. Les chiens et leurs mushers sont habitués à traverser la glace dans ces conditions", peut-on lire dans un billet publié le 24 juin sur Visit Greenland, un site du gouvernement faisant la promotion du tourisme sur l’île.

Le site souligne toutefois que la quantité d’eau était inattendue pour la période - de telles fontes étant plus fréquentes à la fin du mois de juin ou en juillet - ce qui s’explique bien par un début d’été anormalement chaud cette année. 

"Ce n’est en réalité pas toute la glace qui fond, seulement la couche supérieure"

Signe Ravn-Højgaard, maître de conférences en journalisme et chercheuse à l’Université du Groenland à Nuuk, explique à notre rédaction comment la publication du Visit Greenland a changé sa vision de l’image :
 
Je me suis rendue compte que je regardais peut-être cette photo d’un œil trop local, car évidemment, il est inhabituel de voir ce phénomène se produire au mois de juin. Mais en réalité, ce n’est pas du tout la glace qui fond [comme peuvent le laisser entendre les médias internationaux en utilisant cette photo comme une illustration du changement climatique, NDLR] seulement la couche supérieure. J’ai compris la photo comme visant à montrer qu’il était trop tôt pour que cela se produise. Je n’avais pas réalisé, avant de lire [le billet de Visit Greenland] que les personnes à l’étranger pouvaient y voir tout autre chose, pensant que la glace aurait complètement disparu.

Peut-être que l’une des raisons pour laquelle cette histoire sur les chiens n’a pas été autant couverte au Groenland, et qu’elle est principalement traitée par des médias étrangers, c’est que cette image en soi n’est pas surprenante pour les Groenlandais.

Certains des articles reprenant la photo ont bien spécifié que la saison de la fonte des glaces était arrivée plus tôt que la normale, sans la placer forcément dans la perspective du changement climatique. L’Institut météorologique danois a également publié une explication de la photo, rappelant aux lecteurs qu’il existe une différence entre les événements météorologiques, comme des températures plus chaudes que la normale en été, et le changement climatique.

De l’étranger, le Groenland est souvent perçu comme l’illustration même de ce qu’est le changement climatique. Or, selon Signe Ravn-Højgaard, les médias groenlandais se focalisent eux davantage sur des conséquences locales, comme le danger causés pour les écoliers par les ours se déplaçant vers le sud ou la nécessité de changer les quotas de pêche et de chasse.
 
Dans leurs articles sur le changement climatique, les médias locaux se concentrent sur les conséquences locales pour les villages et les individus, et pas tant sur les problématiques plus globales.

Bien sûr, il n’est pas agréable d’avoir des articles négatifs sur son pays, mais j’estime [que les sujets plus larges sur le changement climatique] devraient être racontés au Groenland pour que nous puissions devenir plus conscients de ce que nous faisons et que les politiciens assument leurs responsabilités.



Mikaa Mered, professeur de géopolitique et économie des mondes polaires (Arctique/Antarctique) à l'Institut Libre d'Étude des Relations Internationales à Paris, rappelle de son côté qu’il y a d’autres sujets que les médias étrangers pourraient couvrir au Groenland, au-delà des photos de la fonte des glaces.

"Le phénomène plus manifeste dont on pourrait parler maintenant, c’est la normalisation du changement climatique dans l’économie du Groenland", dit-il, citant notamment l'exploitation minière des terres rares et de l’uranium, rendue possible par la hausse des températures et par les investissements internationaux. La page du gouvernement du Groenland sur le tourisme qualifie toutefois la situation de "léger paradoxe", car la poursuite de l’exploitation minière pourrait augmenter l’empreinte carbone du Groenland, et donc participer au changement climatique.