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Bonobos, gorilles, éléphants, léopards ou encore pangolins : en République démocratique du Congo, ces espèces ont pour point commun d’être menacées par le braconnage et les trafics. Pour les protéger, les bénévoles de l’ONG locale Conserv Congo enquêtent et n’hésitent pas à affronter directement sur le terrain les chasseurs et revendeurs d’animaux sauvages, dans le but de les emmener devant la justice.

Plus de 60 % de la forêt du Bassin du Congo, deuxième massif forestier tropical de la planète après l’Amazonie, se trouve en République démocratique du Congo. Cette forêt unique abrite de nombreuses espèces menacées que la loi interdit notamment de chasser, détenir ou vendre.

La RD Congo a par ailleurs adhéré à plusieurs conventions internationales pour la protection et la régulation du commerce de sa faune sauvage, comme la CITES. Signée en 1973 et adoptée par 181 pays, cette convention veille à ce que le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages ne mette pas en péril leur survie.

"Depuis l’époque coloniale, jamais des sanctions pénales n’avaient été infligées pour un crime environnemental en RDC"

Mais cela n’empêche pourtant pas les trafics d’animaux sauvages d’échapper régulièrement à la justice. C’est cette impunité qui a incité Adams Cassinga, ancien journaliste d’investigation puis employé du secteur minier, à créer en 2014 l’ONG Conserv Congo. Avec un réseau de bénévoles, il enquête et mène des actions en justice contre les trafiquants :
 
Nous pensons que la meilleure manière de faire comprendre que des lois existent, c’est de la faire appliquer. Pour cela, nous sommes neuf bénévoles à mener des descentes sur le terrain. Nous surveillons les réseaux de trafiquants - en nous faisant passer pour des acheteurs, avec parfois de fausses identités - et nous documentons tout ce que nous pouvons avec des caméras cachées. Puis, nous livrons ces informations à la police pour procéder à des arrestations en flagrant délit, par exemple lors d’une vente.

Les forces de l’ordre ne font pas ce travail d’enquête. D’abord parce qu’elles n’en ont pas toujours les moyens, ensuite parce que la corruption est omniprésente. L’ignorance de la loi et le poids des traditions sont aussi très forts. Parfois, on nous demande pourquoi est-ce que l’on veut faire incarcérer des gens qui ont attrapé un singe alors que dans certains milieux, c’est culturel de manger du singe.

Un singe (cercopithecus nictitans) recueilli par Adams Cassinga après l'avoir sauvé. 
 
Le 6 juillet dernier, les activistes ont réussi à faire condamner à cinq mois de prison trois trafiquants de bonobos, une espèce classée "en danger" par l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Deux d’entre eux ont également été sommés de payer une amende de 5 000 dollars (environ 4 490 euros).
 
 
Pour Adams Cassinga, il s’agit d’une première en République démocratique du Congo  : 
 
Avant cela, depuis l’époque coloniale, jamais des sanctions pénales n’avaient été infligées pour un crime environnemental en RD Congo. Depuis 2014, nous avons enquêté sur une centaine de dossiers et arrêté une cinquantaine de personnes. Dans 90 % des cas que nous avons suivi, les suspects n'ont même pas comparu devant un tribunal, encore une fois à cause de la corruption.
 

Pour le cas de ces trafiquants de bonobos, nous avions des informations sur eux depuis décembre. Deux d’entre eux possédaient un bébé bonobo qu’ils étaient sur le point de vendre pour 3 000 dollars (environ 2 700 euros). Souvent, ces animaux finissent dans des parcs en Asie ou dans des cirques. Une fois sauvé, le bébé bonobo a été placé dans le sanctuaire Lola ya bonobo, à Kinshasa. L’autre homme, un tradipraticien, détenait 11 mains gauches de bonobos et deux crânes, utilisés pour des sacrifices. Pour les têtes, il arrive parfois qu’elles soient revendues pour faire office de décoration. Les trafiquants préfèrent les vendre aux étrangers, qui paient plus cher. Mais la consommation la plus lourde est celle de la population locale, pour des rituels mystiques.
 

En fait, en RD Congo, les animaux sauvages sont menacés par plusieurs trafics. D’abord, il y a les animaux chassés pour leur viande : les singes, mais aussi parfois les léopards. D’autres braconniers revendent des animaux vivants qui sont achetés dans les pays du Golfe ou en Asie comme animaux de compagnie. Il y a aussi tout ce qui est vendu sur les marchés asiatiques pour la médecine traditionnelle : les griffes de léopards, les écailles de pangolins… Vers l’Europe, le plus gros trafic est celui des perroquets gris.
 

12 tonnes d’écailles de pangolins et 9 tonnes de défenses d’éléphants

Récemment, le 22 juillet, les autorités singapouriennes ont mis la main sur 12 tonnes d’écailles de pangolins et 9 tonnes de défenses d’éléphants en provenance de la RD Congo et à destination du Vietnam. Une saisie record qui illustre bien l’ampleur du problème pour Adams Cassinga :
 
Pour récupérer, transporter et faire sortir cette marchandise du pays il faut évidemment corrompre. Il faut être de mèche avec des policiers, des militaires et parfois des politiciens. Sans corruption, il n’y a pas de trafic. D’ailleurs, nous recevons très souvent des menaces, pas tant de la part des gens qu’on arrête, mais de la part de personnes en position de force.
 
Fin mars, neuf tonnes d’ivoire présumé avaient également été saisies au Vietnam sur un bateau en provenance de RD Congo.
 

Face à l'ampleur de ces trafics, les bénévoles de Conserv Congo disent manquer de fonds et appellent régulièrement aux dons. Beaucoup de leurs opérations sont financées à partir de leurs propres économies. Ils reçoivent également de l'argent de la part de donateurs privés et d'associations, comme l'IFAW (Fonds international pour la protection des animaux).

Selon un rapport de l’ONG Traffic, entre janvier 2016 et mars 2018, sur 35 dossiers concernant des crimes fauniques enregistrés dans le circuit judiciaire en RD Congo, seuls trois jugements ont été rendus. Un nombre très faible qui s’explique en partie par "l’ignorance de certaines lois” chez les magistrats et avocats, "des faibles capacités notamment dans les investigations" et "la corruption".

Le commerce illicite d’espèces sauvages est évalué par Interpol à 20 milliards de dollars (environ 18 milliards d’euro) par an. D’autres activités illicites sont souvent associées aux infractions visant les espèces sauvages, notamment le blanchiment d’argent, la corruption et la fraude documentaire. 

Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).