Une violente bagarre entre des travailleurs kazakhs et d’autres originaires de pays arabes a eu lieu le 29 juin au gisement pétrolier de Tengiz au nord du Kazakhstan, blessant près de 40 personnes. Les images des violences, très relayées au Moyen-Orient, ont provoqué une brouille diplomatique entre le Kazakhstan et certains pays comme le Liban et la Jordanie.

L’histoire commence avec une photo d’Elie Daoud, un expatrié libanais de la compagnie Consolidated Contractors Company (CCC), très implantée dans la région et participant à l’exploitation du gisement pétrolier de Tengiz.

Sur la photo, il pose avec une de ses collègues de travail. La photo est on ne peut plus suggestive : l’homme tient un talkie-walkie dont l’antenne semble, avec la perspective, rentrer dans la bouche de la jeune femme kazakh. La photo n’a pas été postée publiquement par l’expatrié libanais, mais était visible comme sa photo de profil sur WhatsApp.

Photo utilisée par l'employé Elie Daoud, au premeir plan, comme photo de profil, le montrant avec une collègue kazakhe dans une pause suggestive. 
 
Le 28 juin, la photo est repérée par des internautes kazakhs qui la relaient sur Facebook, la jugeant dégradante pour les Kazakhs. Certains estiment qu’elle est une "insulte "pour le peuple kazakh, demandant au gouvernement de punir Elie Daoud.
 
 
Quelques heures après la publication de ce message, le web kazakh est envahi par de nombreuses vidéos pornographiques affirmant montrer les ébats d’Elie Daoud et de sa collègue kazakhe. La diffusion de ces images exacerbe la colère visant l’expatrié libanais et les commentaires haineux sur les réseaux sociaux kazakhs.

Pourtant, aucune de ces vidéos n’est vraie : la rédaction des Observateurs de France 24 a pu avoir accès à ces vidéos, et n’a pu constater aucune similarité physique entre le vrai Elie Daoud et les acteurs de ces vidéos érotiques. Par ailleurs, l’actrice dans une de ces vidéos a été identifiée comme une mannequin kazakhe qui a confirmé à notre rédaction que l’expatrié libanais n’apparaissait pas dans ces vidéos.

De son côté, Elie Daoud a également publié une vidéo sur son compte Facebook pour demander pardon d’avoir offensé les internautes kazakhs. Ce dernier a finalement été exfiltré par les autorités kazakhes… Mais ces réactions tardives n’ont pas empêché des représailles.

Des violences pendant près de trois heures
 
Le 29 juin, des travailleurs kazakhs de l’entreprise CCC se sont donc rassemblés sur le chantier de Tengiz et ont attaqué plusieurs travailleurs qu’ils identifiaient comme originaires de pays arabes : Palestiniens, Jordaniens, Libanais ont ainsi été attaqués pendant près de trois heures jusqu’à ce que la police kazakhe intervienne et évacue une quarantaine de blessés.

Étant donné le caractère choquant de ces vidéos, nous n'en publions que des captures d'écran.
 
 
Captures d'écran de plusieurs vidéos des violences sur le site de CCC à Tengiz, le 29 juin. .
 
Le 30 juin, le responsable du site pour CCC, Hishal Kawash, a publié une vidéo pour annoncer que la compagnie s’était officiellement séparée d’Elie Daoud, et que la situation était rentrée dans l’ordre sur le site de Tengiz. Aucune information à propos de la jeune femme et de son intégrité physique n’a cependant filtré dans les médias kazakhs.

Mais l’affaire n’est pas restée sans réaction : les gouvernements d’Aman et Beyrouth ont demandé aux autorités kazakhes de garantir la sécurité de leurs ressortissants et ont appelé à l’ouverture d’une enquête sur ces violences. Le gouvernement du Kazakhstan a affirmé que toute la lumière serait faite sur cette histoire.

Notre rédaction a pu s’entretenir avec des journalistes, des ressortissants de pays arabes et des travailleurs kazakhs de CCC. Beaucoup confirment que la photo de ‘Elie Daoud’ et les vidéos qui lui ont été attribués n’était qu’un prétexte pour laisser éclater une colère plus profonde des travailleurs du site de Tengiz.
 

"C’est comme si le message de cette photo était : ‘hey, les stupides kazakhs, nous avons déjà votre argent, maintenant, nous voulons vos femmes"

Dauran (pseudonyme) est un travailleur kazakh de 26 ans qui travaille pour CCC à Tengiz. Il n’a pas été impliqué dans les bagarres mais était présent ce jour-là.
 
Les vidéos parlent d’elles-mêmes, mais il faut aussi comprendre la frustration des employés. Ils ont le sentiment que l’entreprise CCC est contrôlée par des ressortissants de pays arabes [l’entreprise, fondée par des hommes d’affaires libanais et palestiniens est l’une des entreprises leader au Moyen-Orient, NDLR] et que ces derniers ont un comportement inapproprié envers les Kazakhs. La plupart des Kazakhs de cette entreprise sont de simples employés peu éduqués et pauvres. On trouve quelques rares ingénieurs avec des salaires importants, qui n’ont pas participé aux manifestations.


Captures d'écran d'une vidéo des violences sur le site de CCC à Tengiz, le 29 juin. .
 
Deux choses ont créé la colère chez les travailleurs de CCC : d’abord, les inégalités salariales entre les expatriés et les travailleurs locaux. Par exemple, un travailleur kazakh qui est charpentier ou ouvrier du bâtiment gagne entre 230 000 et 300 000 tenge par rotation (soit entre 543 et 696 €). Chaque rotation dure 28 jours, et ensuite, l’employé a 28 jours de repos, pendant lesquels il n’est pas payé. Cela revient à dire que le salaire moyen est de 115 000 à 150 000 tenge par mois (soit entre 267 et 348 euros).

De leurs côtés, les travailleurs issus de pays arabes travaillent en général pendant 60 à 90 jours, puis ont 15 jours de repos. Ils gagnent entre 5 000 et 20 000 dollars pour chaque rotation (soit entre 4 500 et 18 000 euros environ). Même les ingénieurs kazakhs sont moins rémunérés que leurs collègues.

Le second problème c’est les conditions de travail des Kazakhs : peu de temps pour manger ou se reposer durant les jours de travail, licenciement facile et sans besoin de motif vraiment précis… Mais après l’exfiltration d’Elie Daoud, la situation s’est empirée. Les chefs de service nous ont annoncé que la moindre petite erreur, comme arriver en retard ou prendre trop de temps pour manger ou boire du thé, serait synonyme de licenciement. Cela a d’autant plus mis de l’huile sur le feu, et amené à l’explosion de violences le lendemain.
 
"La photo était insultante selon moi "

Après les incidents, le président kazakh Kassym-Jomart Tokayev a critiqué l’entreprise CCC en déclarant : "Vous ne pouvez pas payer des employés locaux et étrangers de façon différente pour un même travail effectué. "
Dauran ajoute :
 Au regard de ce contexte, oui la photo était très insultante. Son message était : "hey, les stupides kazakhs, nous avons déjà votre argent, maintenant, nous voulons vos femmes. C’était beaucoup trop pour une société conservatrice comme le Kazakhstan. Beaucoup de gens étaient d’ailleurs en colère contre la femme kazakhe, qui n’aurait pas dû se laisser prendre en photo dans cette posture.

Captures d'écran d'un vidéo des violences sur le site de CCC à Tengiz, le 29 juin. .

"Les règles sont les mêmes pour tout le monde"

France 24 a également pu parler avec Hady (pseudonyme) un employé libanais sur le site CCC de Tengiz qui connaît bien Elie Daoud. Il a pu échapper à la colère générale :
 
Tout le monde sait que la photo n’était qu’un prétexte pour attaquer et critiquer l’entreprise. J’ai entendu que beaucoup de Kazakhs étaient en colère concernant l’iniquité de traitement sur le site de Tengiz. Pourtant, la loi kazakhe approuve ces salaires : les expatriés obtiennent des salaires plus hauts car ils ont une expérience internationale et ils travaillent loin de chez eux. C’est une norme dans le monde entier. Dans l’entreprise, les règles sont les mêmes pour tout le monde, expatriés, ou locaux.


Ce n’est pas la première fois que des émeutes interviennent sur le site de Tengiz entre des travailleurs locaux et étrangers. En 2006, une scène similaire avait eu lieu après que des travailleurs turcs se sont moqués de leurs collègues kazakhs. La moquerie avait tout de même envoyé 115 travailleurs turcs à l’hôpital et provoqué des dégâts matériels importants.