Depuis août 2018, selon l’organisation Human Rights Watch, au moins 21 jeunes hommes ont été arbitrairement tués par les forces de l’ordre dans des bidonvilles de l’est de Nairobi, la capitale du Kenya. Pour demander justice et faire pression sur les autorités, des groupes locaux documentent ces exécutions extrajudiciaires, souvent organisées depuis les réseaux sociaux par des agents de la police, qui n’hésitent pas après à vanter leur forfait, photos de cadavres à l’appui.

Dans plusieurs de ces cas, des policiers ont monté leur action via des groupes privés sur Facebook, dans lesquels étaient identifiés de prétendus criminels. Ils s'échangeaient leurs photos et des informations les concernant. Quelques jours ou semaines après les discussions, les hommes visés étaient retrouvés assassinés.

Dans ces mêmes groupes, des activistes des droits de l’Homme ont retrouvé des images très violentes des victimes après leur assassinat, exposées comme des trophées.

Les policiers n’hésitaient pas non plus à avertir les membres de gangs encore en liberté de ce qui les attendait, utilisant pour cela des pseudonymes sur les réseaux sociaux, comme "Hessy wa Dandora" (Hessy de Dandora, du nom d’un bidonville de Nairobi).

L’une de ces pages se nommait Nairobi Crime Free. Suspectée d’être gérée par un escadron de la mort de la police kényane, elle a été fermée par Facebook en avril 2019 après une enquête de la BBC sur le fonctionnement de cette "chasse aux gangsters" en ligne. Des utilisateurs de Nairobi Crime Free avaient ainsi par exemple publié des photos d'un jeune homme identifié sous le nom de "Jaguar" et décrit comme "gangster armé" bien que "venant d’une famille aisée". Dans une publication, la photo d’un homme appelé "Jemo", originaire de Dandora était accompagnée d’un message sans équivoque : "Dites-lui qu’il va bientôt mourir !"

 

Captures d’écran de la page Facebook Nairobi Crime Free, aujourd’hui supprimée (envoyée à notre rédaction par le Centre de justice communautaire de Dandora). 

À la découverte de ces groupes, plusieurs familles de victimes ont demandé des explications aux autorités, mais elles ont souvent été ignorées. L’an dernier, des activistes locaux ont donc créé des "centres de justice" dans plus d’une dizaine de bidonvilles de Nairobi, notamment à Kayole, Dandora et Manthara. Ces centres permettent de recueillir des informations sur les meurtres arbitraires et de les signaler aux organisations de défense des droits de l’Homme.

Contacté par notre rédaction, James Alaman, un des responsables du centre de justice communautaire de Dandora, explique que de nombreuses victimes ont été tuées de sang-froid :

La question n’était pas de savoir si la personne était coupable ou pas. Leur principal objectif était d’identifier un prétendu criminel sur Facebook. La plupart des jeunes hommes ne sont généralement pas armés et se sont rendus, en se mettant à genoux. Dans la grande partie des cas, il n’y avait aucune justification.

Capture d’écran d’une victime d'exécution extrajudiciaire sur la page Facebook Nairobi Crime Free, aujourd’hui supprimée. (Envoyée par le Centre de justice communautaire de Dandora.)

"Ces meurtres criminalisent la pauvreté dans nos quartiers"

Dans les quartiers pauvres de Nairobi, de nombreux jeunes se tournent en effet vers la délinquance pour survivre. Mais pour Am Perpetua Kariuki, coordinatrice du Centre de justice communautaire de Kayola, cela ne peut pas justifier la violation de leurs droits :

Dans les bidonvilles, beaucoup des citoyens vivent avec un dollar par jour. Parfois, dans les familles, l’aîné ne va pas à l’école et se retrouve impliqué dans la criminalité pour aider ses parents en difficulté financière. En fait, les meurtres commis dans nos communautés criminalisent la pauvreté. Ce que nous disons c'est : "Arrêtez-les, jugez-les devant le tribunal et mettez-les en prison, mais nous ne voulons pas de ces meurtres".

Les familles des victimes se retrouvent régulièrement dans l’impossibilité d'obtenir des réponses de la part de la police sur leur recours illégal à la force. Un silence dont Am Perpetua Kariuki a elle-même fait les frais lorsque son frère aîné a été tué d’une d’une balle dans la tête en 2015 :

Quand nous avons demandé des informations, les officiers de police nous ont répondu de manière agressive et nous ont demandé pourquoi nous posions autant de questions. Ils ne nous ont jamais donné aucune raison. La police refuse de prendre en considération le témoignage des familles lorsque celles-ci affirment qu’un de leur membre a été tué arbitrairement. Chaque fois, la police assure que la personne était un criminel, et que les agents ne commettent jamais d’erreur.

Les centres de justice se sont associés aux mères des victimes et aux veuves pour lancer une campagne en ligne, #sabasabamarchforourlives, demandant la fin des exécutions extrajudiciaires. Ils travaillent également avec des organisations, telles que l’Autorité indépendante de surveillance de la police et la Commission des droits de l’Homme du Kenya, afin de surveiller la violence dans les bidonvilles et traduire en justice les agents de police impliqués dans des homicides. Des rencontres avec la police ont également été organisées. 

Les activistes estiment que ce travail a permis de faire diminuer le nombre d’exécutions extrajudiciaires ces derniers mois. Mais pour eux, le plus important reste de créer des opportunités de travail dans ces zones délaissées pour écarter les jeunes de la délinquance. "Le gouvernement pourrait proposer des programmes de formation, sur le travail du bois ou sur la construction de routes et créer des emplois pour les jeunes", insiste Am Perpetua Kariuki.


"Il existe une culture qui célèbre les policiers agressifs en lutte contre la criminalité"

Les violences policières dans les bidonvilles ne sont en tout cas pas nouvelles. Elles remonteraient même à la période coloniale, comme l’explique Duncan Omanga, chercheur à l’université Moi et spécialiste de la surveillance policière sur les réseaux sociaux :

Les exécutions extrajudiciaires sont un produit de l'histoire et d'une image particulière de la manière dont le crime est traité dans les ghettos de Nairobi. Au Kenya, il existe une culture qui célèbre les policiers agressifs en lutte contre la criminalité. Ces policiers occupent un statut unique et la plupart d’entre eux opèrent dans l’est de Nairobi. L'État sait que des exécutions extrajudiciaires ont lieu, mais il ferme les yeux.

Facebook a permis à des policiers d'entrer en contact avec le public, sans révéler leur identité. Ils ont annoncé ce que seraient des exécutions extrajudiciaires, en publiant par exemple : "Cet homme avait l'habitude de cambrioler des magasins dans cette rue". Il s'agissait de montrer qu’ils surveillaient les délinquants, et ainsi obtenir un soutien populaire.

Cet article a été écrit par Jenny Che.