RUSSIE

En Russie, la méthode musclée d’activistes pro-Kremlin contre les produits périmés des supermarchés

Le groupe d'activistes "Hrushi Protiv" entend dénoncer la vente de produits périmés dans les supermarchés russes.
Le groupe d'activistes "Hrushi Protiv" entend dénoncer la vente de produits périmés dans les supermarchés russes.

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Depuis quelques années, un groupe d’activistes russes fait la chasse aux produits périmés dans les supermarchés, à Moscou et dans d’autres villes du pays. Les vidéos de leurs actions comptabilisent des millions de vues sur YouTube. Mais ce groupe demeure controversé, en raison de ses méthodes, de ses soutiens au niveau du Kremlin, sans compter qu’il est parfois accusé de racisme.

Les "Hrushi Protiv", littéralement "les porcs contre", publient régulièrement des vidéos sur YouTube, où on les voit vérifier la date des produits vendus dans des supermarchés russes, pour dénoncer la présence de produits périmés. Leurs vidéos comptabillisent de très nombreuses vues. L’une d'entre elles, publiée le 29 mai, a même été vue plus de trois millions de fois.

Dans cette vidéo, une femme blonde pousse un caddie dans un supermarché de la chaîne Pyatyorochka, dans lequel elle met des produits dont la date de péremption est passée. L’ambiance se tend ensuite, lorsqu’un employé du magasin, contraint de jeter certains produits sous la pression des activistes, commence à crier et à jurer.

Publiée le 29 mai, cette vidéo comptabilise plus de trois millions de vues.

 

Selon Svetlana Vasilyeva, l’une des leaders de "Hrushi Protiv", l’objectif de ces vidéos est de rendre les consommateurs plus vigilants par rapport à ce qu’ils achètent, tout en poussant les supermarchés à rendre des comptes lorsqu’ils vendent des produits périmés.

À l’époque de l’Union soviétique, il n’y avait pas autant de produits et de magasins, et ce problème n’existait pas. Par la suite, beaucoup de magasins sont apparus : c’est à ce moment-là qu’on a commencé à voir des produits périmés.

Selon une étude de l’Association des sociétés de la distribution, 700 000 tonnes de produits périmés provenant des magasins se retrouvent dans les poubelles chaque année, contribuant ainsi au gaspillage alimentaire. Interrogé par le journal Vedomosti, un businessman russe a estimé qu’il était techniquement compliqué d’anticiper la demande. De plus, la loi russe empêche les magasins de donner les produits périmés aux plus pauvres. Enfin, les supermarchés semblent profiter du manque de contrôle du Service fédéral de surveillance de la protection des droits des consommateurs (Rospotrebnadzor).

Svetlana Vasilyeva ajoute :

Il y a des produits périmés pour diverses raisons : cela peut être lié à la négligence des magasins, ou au fait que la vente de ces produits permet de moins perdre d’argent, ou ça peut être accidentel.

"Hrushi Protiv", un groupe soutenu par le Kremlin lors de sa création

"Hrushi Protiv" a été créé par un membre de Nachi, un mouvement politique de jeunes Russes, nationaliste et pro-Kremlin. Ses actions lui ont valu les louanges de nombreux internautes, mais également de membres du gouvernement, et même de Vladimir Poutine en 2011, peu de temps après la création de "Hrushi Protiv". D’après le journal Kommersant, "Hrushi Protiv" a reçu plus de 200 000 dollars du gouvernement entre 2011 et 2015 (soit plus de 178 000 euros).

Svetlana Vasilyeva assure toutefois que son groupe a toujours été indépendant de Nachi, depuis le début, et qu’il n’a reçu aucune subvention depuis 2016. Elle précise que l’argent touché avant cette date a été utilisé pour acheter du matériel vidéo et des costumes de cochons notamment, pour symboliser, selon elle, la façon dont les consommateurs étaient traités et attirer l’attention.

Aujourd'hui, les activistes de "Hrushi Protiv" portent de plus en plus rarement leurs costumes de cochons, qui les avaient aidés à se faire connaître à leurs débuts.

 

Des méthodes souvent critiquées

Depuis trois ans, le groupe utilise toutefois de moins en moins ces costumes, perçus comme étant "peu constructifs", d’après Svetlana Vasilyeva.

Mais ses méthodes continuent d’être critiquées, par exemple lorsque ses activistes font face aux employés de supermarchés, avec des caddies remplis de produits périmés, et qu’ils se disputent avec eux jusqu’à ce qu’ils déballent les produits périmés devant les caméras.

De plus, ces confrontations mènent régulièrement à des bousculades, particulièrement dans les vidéos les plus vues. Des bagarres ont même déjà éclaté, comme à Saint-Pétersbourg en 2012, ou encore à Moscou en 2013 et 2016.

Svetlana Vasilyeva, une des leaders du groupe "Hrushi Protiv".

Svetlana Vasilyeva assure que son groupe essaie d'avoir une démarche "plus constructive" et moins dans la confrontation qu'avant.

Yulia Chernyshova, porte-parole de la chaîne de supermarchés Dixy, régulièrement ciblée par "Hrushi Protiv", assure que les activistes sont les bienvenus dans les magasins s’il s’agit de relever certaines erreurs, mais qu’il faut respecter les employés : "Quand ils travaillent et que des gens viennent leur parler, parfois de façon agressive, il est normal que certains réagissent avec agacement..."

Mais il existe des groupes bien plus violents en Russie selon Anatoly Papp, de l’organisation "Public Verdict", basée à Moscou, qui étudie les groupes d’autodéfense, tels que "Stop Ham" ("Stop au jambon"), qui colle de grands autocollants sur les voitures mal garées, ou encore "Lev Protiv", qui s’en prend aux personnes fumant et buvant en public.

Un groupe raciste ?

Autre aspect polémique de "Hrushi Protiv" : le groupe est parfois accusé d’être raciste, dans la mesure où de nombreux employés de supermarchés sont originaires du Caucase ou d’Asie centrale – des populations souvent victimes de xénophobie dans les grandes villes russes.

Dans la vidéo publiée le 29 mai, l’un des employés souligne ainsi la différence qui existe entre lui, ses collègues, et les activistes de "Hrushi Protiv" – Svetlana Vasilyeva correspond à l’archétype de la femme russe, avec ses cheveux blonds. Les activistes lui répondent alors que ce n’est pas le sujet. Sous la vidéo, le groupe a ensuite écrit que l’objectif n’était pas d’inciter à la haine interethnique, considérée comme un crime en Russie.

Pourtant, les titres de plusieurs vidéos font explicitement référence aux différences de nationalité, comme "Les Tadjiks bouillonnent" (2013) ou encore "Nous ne comprenons pas le russe" (2016). Mais Svetlana Vasilyeva assure qu’il s’agit avant tout de citations extraites des vidéos elles-mêmes, et que ces titres n’ont "rien d’humiliant ou d’insultant, estimant que les internautes aimaient regarder des vidéos dans lesquelles les gens se disputent, peu importent leurs origines.

Les moments de confrontation entre activistes et employés de supermarchés sont fréquents.

La plupart des vidéos les plus populaires de "Hrushi Protiv", telle que celle-ci (la plus vue avant 2019), montrent des bagarres.

 

C’est également l’avis d’Anatoly Papp, de l’organisation "Public Verdict" : d’après lui, "Hrushi Protiv" n’est pas raciste, puisque de nombreux employés de supermarchés n’ayant aucune origine particulière sont également visibles dans les vidéos. En revanche, il estime que c’est le cas d’un certain nombre de commentaires sous les vidéos, comparant par exemple les employés à des animaux.

 

Article écrit par Christopher Brennan (@CKozalBrennan).