Des vidéos ont circulé, fin juin, sur Twitter, montrant des réfugiés violemment chassés devant un bâtiment du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Soudanais installés à Tripoli pour la plupart, ces déplacés de la guerre civile libyenne avaient auparavant fui l’école dans laquelle ils étaient hébergés, en raison du climat d’insécurité qui y régnait.

Ces vidéos ont circulé sur des comptes Twitter soudanais, où l’on voit plusieurs ressortissants de ce pays être chassés par des agents de sécurité libyens devant un bâtiment présenté, par les auteurs des tweets, comme étant celui "de l’ONU".


On y voit notamment un Libyen crier :"Je ne vais pas vous le dire un par un ! […] Allez, dégagez !" Joignant le geste à la parole, il pousse violemment un des réfugiés, avant d’ajouter :"Allez-vous-en, il n’y a plus personne ! Il n’y a plus de Haut-Commissariat !"


Dans une troisième vidéo, le même homme libyen interpelle vivement un Soudanais à terre, en simulant un coup de pied :"Dégage, va te faire f*** ! Tu n’as pas honte, tu t’assieds comme ça devant le bâtiment et tu m’appelles en me disant que tu filmes ! Va te faire f*** toi et ta caméra ! Si tu n’avais pas un enfant avec toi, je t’aurais n***, je t’aurais écrasé !"

Les réfugiés soudanais que l’on voit dans ces vidéos venaient de l’école Ahmed Ben Chatwan, située à Tripoli, où ont été hébergés près de 150 réfugiés soudanais, érythréens et irakiens, depuis avril.

En effet, comme 100 000 Libyens, ces étrangers installés à Tripoli se sont retrouvés sur la ligne de front, dans la guerre qui oppose les partisans du gouvernement d’union nationale basé dans la capitale, avec à sa tête Fayez al-Sarraj, et ceux du chef de l’armée nationale libyenne, le maréchal Khalifa Haftar, basé à Benghazi.

L’ école Ahmed Ben Chatwan est directement gérée par le Croissant-Rouge libyen (branche locale du CICR), et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) y prodigue une assistance psychologique et médicale. L’émissaire de l’ONU, Ghassan Salamé, a d’ailleurs visité les lieux le 9 juin, et salué l’effort fourni pour venir en aide aux réfugiés. De même, le secrétaire d’État libyen en charge des déplacés et le ministre du Travail s’étaient rendus sur place fin avril pour s’assurer du bon traitement des réfugiés.

"On ne se sentait pas en sécurité dans l’école"

Pourquoi ces réfugiés ont-ils alors quitté l’école ? D’après Hussein (le nom a été modifié à sa demande pour des raisons de sécurité), un Soudanais qui s’y était installé fin mai, avec sa famille, ce sont essentiellement des raisons sécuritaires qui les ont poussés à partir.

Au cours du premier mois, nous avons été très bien accueillis à l’école. Mais les choses se sont gâtées par la suite, notamment sur le plan de la sécurité.

Dimanche 30 juin, il y a eu un malentendu entre un père irakien et son fils d’une part, et la responsable du Croissant-Rouge d’autre part. Le soir, des policiers sont entrés dans l’école et ont emmené le père et le fils au commissariat du quartier. Après, on a vu des hommes armés, habillés en civil, circuler dans l’école. La responsable du Croissant-Rouge est alors venue nous dire de partir, faute de quoi elle nous ferait expulser de force.

On a eu peur et on est partis, car ce n’était pas la première fois qu’on voyait des miliciens dans l’école. C’est arrivé souvent, les dernières semaines, que des miliciens entrent en voiture dans la cour de l’école et tirent en l’air. On a même vu des armes être échangées, entre deux voitures stationnées dans la cour. On ne se sentait plus en sécurité dans l’école.
 

L’équipe des Observateurs a contacté Tarik Argaz, du bureau de communication du HCR à Tripoli : il a confirmé la dispute avec la famille irakienne et indiqué que les gestionnaires de l’école avaient demandé à la police d’intervenir. Selon lui, après l’incident, "les réfugiés hébergés à l’école ont rapporté la présence d’un groupe armé qui n’était pas de la police et ont expliqué qu’ils ne s’y sentaient plus en sécurité ". Ils ont donc décidé de partir.

Le lendemain matin, les réfugiés se sont alors rendus au Centre de jour (Community Day Center) du HCR à Tripoli, qu’ils prenaient pour le siège de l’agence onusienne. C’est là où les vidéos ont été filmées. Ils se sont alors fait chasser.

"Une situation provisoire qui dure"

Tarik Argaz explique pourquoi le HCR n’a pas pris en charge ces réfugiés :

Ce centre de jour n’est pas du tout équipé pour héberger des gens. Le HCR et ses partenaires ont l’habitude d’y recevoir les réfugiés et les demandeurs d’asile afin d’évaluer leurs besoins. Ils leur apportent une assistance médicale primaire - ou les transfèrent vers d’autres centres si nécessaire -, une assistance psycho-sociale et financière.

Or, avec l’arrivée de ces déplacés, le personnel a eu le sentiment que la situation créait un risque pour les autres réfugiés qui attendaient un rendez-vous, parce que des voisins auraient commencé à menacer les déplacés avec des armes à feu. Il faut comprendre que les déplacés étrangers courent les mêmes risques que la population locale, en plus du fait d’être constamment exposés au risque d’être kidnappés ou de tomber entre les mains de trafiquants de personnes. Le HCR à réitéré a plusieurs reprises que la Libye n’est pas un pays sûr pour les réfugiés.

L’homme qu’on voit sur les vidéos et qui chasse les réfugiés ne fait pas partie du personnel de l’ONU. Nous n’avons pas encore réussi à l’identifier. En attendant, les déplacés ont trouvé refuge dans un hangar vide, en attendant des solutions plus pérennes. La communauté onusienne a engagé des discussions avec les autorités libyennes pour trouver des solutions le plus vite possible.


Photo du hangar où se sont réfugiés les déplacés. Photo envoyée par Husseïn. 

Les réfugiés se trouvent toujours dans ce hangar sans murs, où ils dorment sur des tapis. Selon Hussein, des membres du HCR sont venus les voir après leur installation, pour des entretiens. Depuis, ils attendent, en comptant sur la générosité des voisins pour se nourrir.

La situation des migrants en Libye ne cesse de défrayer la chronique. Le 3 juillet, le bombardement d’un centre de détention pour migrants à Tajoura, dans la banlieue de Tripoli, avait fait 53 morts et 130 blessés, d’après le dernier bilan.

Article rédigé par Sarra Grira.