Des vidéos d’arbres abattus sur le campus d’une prestigieuse université à Ankara, en Turquie, lundi 8 juillet, ont suscité l’indignation sur les réseaux sociaux. Ces arbres devaient être abattus pour permettre la construction d’un dortoir géré par le gouvernement, à laquelle les étudiants sont opposés.

Lundi 8 juillet, des étudiants turcs ont cherché à empêcher l’abattage d’arbres sur leur campus de l’Université technique du Moyen-Orient (ODTÜ) d’Ankara, l’une des plus prestigieuses de Turquie. “Ne coupez pas, ne le faites pas. Résistez, je suis sûr que vous êtes tristes aussi !”, entend-on dans une vidéo, vue plusieurs centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux.

Vidéo diffusée sur le compte du collectif  “Il faut défendre ODTÜ”.


Les forces de l’ordre sont alors intervenues, ce qui a donné lieu à des heurts avec les étudiants, largement relayés sur les réseaux sociaux turcs sous le hashtag #PolisODTÜde ("la police à ODTÜ ").

Ces arbres ont été abattus pour permettre la construction d’un nouveau dortoir sur le campus, actée depuis plus d’un an.

"J'ai reçu un coup de pied dans la tête"

Umut Hasanoğlu, étudiant en 4e année en biologie à l’ODTÜ et membre du collectif  “Il faut défendre ODTÜ” (ODTÜ Savunulmalıdır), était présent lors de l’arrivée de la police, lundi matin :

Un professeur nous avait prévenus que la police allait arriver sur le campus dimanche soir ou lundi matin, alors nous avons monté la garde toute la nuit.

Lundi, à 6h30, des centaines de policiers sont soudainement apparus. Nous ne pouvions rien faire car ils étaient trop nombreux.

Ils nous ont demandé de quitter la forêt. Nous avons essayé de gagner du temps en démontant lentement nos tentes. Pendant ce temps-là, d’autres personne nous ont rejoints, puis des journalistes et des élus sont arrivés.

Ils ont fini par nous frapper, pour nous chasser. Ils ont projeté du gaz au poivre à quelques centimètres de nos visages, c’était violent. J’ai été jeté à terre et j’ai reçu un coup de pied à la tête.

Puis ils ont installé des barrières pour empêcher que de nouvelles personnes ne nous rejoignent.


Juste après nous avoir chassés, ils ont commencé à abattre les arbres, des peupliers. C’est terrible de voir ça, notre campus est la seule zone forestière à Ankara.


Cet espace est riche en biodiversité. Depuis le 15 mai, nous étions installés sur le campus pour protéger notre forêt. Nous avons planté des tentes dès que nous avons vu que du matériel de construction commençait à s’accumuler. Depuis cette date, nous avons invité des associations environnementalistes et des professeurs du département de biologie pour compter et identifier les espèces : il y a près de 3000 arbres de 29 espèces différentes, 27 espèces d’oiseaux… Nous avons même identifié un espèce endémique [une espèce qui n’existe que dans une zone limitée, NDLR] de sauge.

"Nous refusons le massacre des arbres"

Alertée par les images qui commençaient à affluer sur les réseaux sociaux, Gamze Taşçıer, députée du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste), la principale force d’opposition, s’est rendue sur place :
 
Ce qui a aussi posé problème, c’est que le personnel de l’université a empêché les inspecteurs de la municipalité, censés superviser l’abattage, de pénétrer sur le campus, ce qui est illégal. J’ai alors amené moi-même les inspecteurs sur place, en voiture, et ils ont commencé à consigner les arbres abattus sans autorisation. Ils ont alors déclaré que le chantier serait annulé si les coupes se poursuivaient. Le recteur a finalement accepté d’interrompre l’abattage des arbres.

La protection des arbres est un sujet très important dans la vie politique turque depuis le mouvement du parc Gezi [Mouvement protestataire de 2013 dont la revendication première était l'opposition à la destruction du parc, sur la place Taksim, à Istanbul]. Notre position est très claire : “Nous refusons le massacre des arbre et la bétonisation. Nous voulons un pays qui respecte chaque être vivant. De tels abattages à ODTÜ sont particulièrement symboliques.


Ces abattages touchent aussi la question de l’identité d’ODTÜ, qui a pour symbole un “arbre de la science”, comme le souligne Umut Hasanoğlu :
 
Chaque année, l’université organise une “fête des plantations "au cours de laquelle chaque étudiant est invité à planter un nouvel arbre sur le campus. Car, à l’origine, le campus était une zone très aride : donc les enseignants et les étudiants d’ODTÜ ont créé cette forêt de leurs mains.

"La tradition de plantation", vidéo disponible sur le site officiel de ODTÜ
 

Des internautes turcs ont d’ailleurs exprimé leur émotion en relayant de vieilles photos de plantations d’arbres sur le campus d’Ankara :

"Fête des plantations" 1983 - Nous avions plantés ces arbres pas pour nous, mais pour que nos petits-enfants vivent heureux

1965 - Équipe éducative pionnière des plantations


Outre la dimension environnementale, le dortoir lui-même suscite la méfiance. Contrairement aux autres dortoirs existants, il ne devrait pas être géré par l’université, mais par une institution dépendante du gouvernement.

Umut Hasanoğlu poursuit :

Nous voyons ce dortoir comme un cheval de Troie du gouvernement. Le gouvernement essaye de mettre la pression sur les élèves les plus politiques. Nous savons que dans ces dortoirs gérés par les institutions dépendantes du gouvernement, dans d’autres universités, si vous rentrez un peu trop tard le soir ou si vous participez à une manifestation, vous pouvez être exclu.

Le recteur, nommé pour la première fois par le président Erdogan dans un contexte d’état d’urgence, veut mettre la pression sur les étudiants. Il y a deux mois, il a appelé la police pour mettre fin à une “Pride” [manifestation du mouvement LGBT, NDLR] organisée sur le campus. Et il recommence avec l’abattage des arbres. Les précédents recteurs n’auraient jamais laissé les policiers entrer.”


Comme indiqué par la députée Gamze Taşçıer, l’abattage des arbres a finalement été suspendu, et dans la soirée, Mansur Yavaş, le maire d’Ankara élu en avril sous les couleurs du CHP, a déclaré "pouvoir construire "un nouveau dortoir et en confier la gestion à l’université.


Article écrit par @PierreHamdi