Environ un million de personnes sont enfermées dans des camps de "rééducation" dans le Xinjiang, dans l’ouest de la Chine. Elles sont majoritairement ouïghoures – une ethnie turcophone musulmane – mais aussi kazakhes. En 2019, des bénévoles basés au Kazakhstan ont commencé à récolter des témoignages auprès des proches de ces Kazakhs détenus ou visés par Pékin, pour dénoncer ces graves atteintes aux droits de l’Homme.

Ces bénévoles travaillent au sein du groupe Talpyn Zhastar (Jeunesse motivée), basé dans la ville d’Almaty, dans l’est du Kazakhstan. Il est enregistré auprès des autorités depuis avril. Le groupe assure avoir déjà collecté environ 2 000 témoignages – certains filmés – concernant des Kazakhs portés disparus dans le Xinjiang.

Ces bénévoles voyagent régulièrement au Kazakhstan pour collecter ces récits, qui sont ensuite compilés dans une base de données comprenant déjà 10 000 témoignages collectés par une autre association locale, Atajurt. Les activités de cette dernière avaient cessé après que son leader, Serikzhan Bilash, avait été assigné à résidence en mars, accusé par les autorités kazakhes "d’incitation à la haine raciale"). Les bénévoles de Talpyn Zhastar veulent désormais continuer le travail d’Atajurt.

 Dans cette vidéo de Talpyn Zhastar, cette femme raconte à la directrice du groupe, Gaukar Kurmanaliyeva, ce qu’elle a subi dans un camp de détention dans le Xinjiang. Elle indique avoir notamment dû étudier le mandarin, l’histoire politique de la Chine et les idées de Xi Jinping, le président chinois. Elle explique aussi que des injections étaient faites aux détenus, et qu’elle a désormais des maux de tête, aux reins, et qu’elle ne pourra plus avoir d’enfants.

Dans les camps de "rééducation" situés dans le Xinjiang, les détenus sont notamment contraints d’apprendre le mandarin ou encore l’histoire du parti communiste, voire torturés et stérilisés. Face aux critiques, la Chine a indiqué qu’il s’agissait de "centres de formation professionnelle" destinés à lutter contre la radicalisation islamiste. Après les Ouïghours, les Kazakhs seraient la minorité la plus nombreuse dans ces camps.

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"Nous cherchons à documenter les arrestations"

Gaukar Kurmanaliyeva est la directrice du groupe Talpyn Zhastar. L’un de ses cousins a été arrêté en décembre 2017 à Khorgos, une ville chinoise à la frontière avec le Kazakhstan : depuis cette date, elle n’a plus de nouvelles de lui.

Nous souhaitons transmettre les témoignages collectés à des organisations internationales de défense des droits de l’Homme pour qu’elles fassent pression sur la Chine, afin que ces camps de détention soient fermés. Les gens vivent dans la peur dans le Xinjiang, en se demandant s’ils vont être arrêtés.

Quand nous parlons avec des personnes dont les proches sont détenus dans le Xinjiang, nous leur demandons notamment de remplir des papiers, afin de documenter les arrestations. Nous leur expliquons que l’objectif est de les aider, et non pas de leur poser des problèmes. [Le groupe aide notamment les familles à écrire des lettres aux autorités kazakhes, pour leur demander de localiser leurs proches disparus, NDLR].

Mais certaines personnes qui témoignent ont quand même peur d’être arrêtées au Kazakhstan. De plus, leurs proches en Chine leur demandent souvent de ne pas parler de la situation sur place, car ils ont peur des éventuelles répercussions que cela pourrait avoir sur eux.

Ici, certaines familles n’ont plus de revenus car la principale personne qui travaillait pour subvenir à leurs besoins a été arrêtée en Chine. Parfois, nous ne savons pas vraiment quoi faire pour les aider.

Après avoir été enfermés, certains détenus sont quand même revenus au Kazakhstan, mais en mauvaise santé : on leur a injecté des substances, certains sont devenus stériles, les femmes n’ont plus leurs règles, beaucoup ont des douleurs aux reins ou de l’arthrite… Donc, nous les aidons à passer des examens médicaux. Certains racontent que les policiers chinois leur ont dit qu’il n’y avait "plus personne" pour les défendre et qu’ils pouvaient donc faire tout ce qu’ils voulaient avec eux.

De plus, nous essayons aussi d’aider les enfants dont les parents sont détenus en Chine, en les aidant à se loger et à s’habiller.

Les autorités kazakhes nous harcèlent régulièrement, lorsque nous voyageons dans les villes : elles nous disent que notre travail est illégal. Nous devons leur montrer nos papiers, qui attestent que notre groupe est bien enregistré, pour prouver que nos activités sont bien légales.


Une famille dans l’est du Kazakhstan, dont un membre est porté disparu dans le Xinjiang. Notre rédaction à flouté leurs visages pour les protéger. Photo : Talpyn Zhastar.

"Je ne veux pas que d’autres personnes vivent cela"

Née dans le Xinjiang et âgée de 20 ans, Yerke Yerjan travaille bénévolement au sein de Talpyn Zhastar, après avoir rejoint le Kazakhstan en 2017. Elle explique avoir travaillé auparavant en Chine dans une usine textile dans des conditions extrêmement pénibles, pour un salaire de misère.

C’est en arrivant au Kazakhstan que j’ai découvert les rapports qui existaient concernant les camps et les arrestations dans le Xinjiang, dans les médias. Donc j’ai désormais envie de me battre pour défendre les droits des personnes, car je ne veux pas que d’autres personnes continuent à vivre cela.


Cet article a été écrit par Jenny Che.