Observateurs

Dans la soirée du 29 juin, une foule d’hommes a attaqué des commerces syriens à Istanbul, à la suite de la propagation d’une rumeur d’agression sexuelle sur un mineur. Selon la préfecture d’Istanbul, cette rumeur est infondée. Elle a pourtant déclenché une vague de violences alimentée, selon notre Observatrice, par les réseaux sociaux et les discours politiques xénophobes de plusieurs hauts responsables de l’opposition.

Des vidéos largement partagées depuis le samedi 29 juin montrent un groupe d’hommes se rassembler dans les rues du quartier Ikitelli, dans la municipalité Küçükçekmece, située sur la rive européenne d’Istanbul. "Les Syriens dehors !", scande notamment un homme parmi eux.

Après avoir défilé dans les rues, le groupe s’en est violemment pris à des magasins tenus par des ressortissants syriens, dont les devantures sont écrites en arabe.

"La population continue d'attaquer les commerces et les habitations des Syriens", peut-on lire en légende de cette vidéo publiée le 29 juin sur Twitter (archive).

Dans les rues d’Ikitelli, un homme a par ailleurs prononcé un discours ouvertement xénophobe, diffusé sur les réseaux sociaux.

Vidéo publiée par un habitant du quartier Ikitelli, le 29 juin, sur Twitter (archive). Cet habitant, contacté par la rédaction des Observateurs, a précisé que le groupe s'est d'abord réuni devant le commissariat du quartier avant de s'en prendre aux commerces syriens. Dans cette vidéo, on entend un homme dire : "Tant que les Syriens ne partiront pas d’ici, il n’y aura pas de paix, il n’y aura pas de bonheur. Personne n’envoie ses enfants au parc. Allez-y, dans les parcs, vous allez les voir les Syriens. Ils fument le narguilé, ils boivent de l’alcool, ils se baladent nus. Les mecs montrent leur corps, ces connards. […] Nos soldats meurent [en Syrie], eux ils profitent ici.".

Dans la soirée, la police est intervenue pour disperser cette foule à l’aide de canons à eau et de gaz lacrymogènes.

Vidéo publiée le 29 juin sur Twitter (archive). 

Aucun bilan humain n’a été communiqué par les autorités. Le lendemain, la préfecture d’Istanbul a annoncé que l’enfant présumé victime de "harcèlement sexuel verbal" avait été entendu par les services de police. Elle précise qu’il a été établi que la rumeur était partie d’un "malentendu" et a appelé au calme.

 

"Ces derniers temps, le racisme s’intensifie"

Notre Observatrice Israa A. est une étudiante syrienne en ingénierie. Elle habite dans un quartier voisin et s’est rendue sur place le lendemain des attaques.
 
J’étais dans la voiture avec mes parents, nous sommes venus dans ce quartier pour faire quelques courses dans les magasins syriens et nous avons vu toutes ces vitrines brisées et devantures endommagées. Il y avait aussi une forte présence policière, des camions, des voitures et même un canon à eau. Les rues étaient plutôt vides et l’ambiance assez pesante. On a décidé de partir vite sans même sortir de la voiture.

Photo publiée le 29 juin sur Twitter (archive). 
 
En tant que Syrienne vivant à Istanbul, j’ai régulièrement subi quelques remarques ici ou là sur mes origines, quand je parle arabe dans la rue ou quand je mets de la musique arabe dans ma voiture. Mais c’est la première fois que je suis témoin d’attaques violentes.

Cela dit, je sais que ces attaques se répètent parce que je regarde beaucoup ce qui se dit sur nous sur les réseaux sociaux turcs, et j’ai l’impression que le racisme s’intensifie ces derniers temps. Samedi dernier, j'ai vu qu'il il y avait eu un mouvement de foule anti-syrien dans un autre quartier, Arnavutköy, à la suite de rumeurs similaires. Le lendemain, le 30 juin, deux adolescents syriens ont été blessés à coups de couteau dans un quartier conservateur du centre d’Istanbul, Fatih.

Une haine alimentée par les réseaux sociaux…

Les 29 et 30 juin, après ces attaques, un hashtag de soutien aux réfugiés syriens est devenu viral sur Twitter : #SuriyelilerYalnızDeğildir, soit "les Syriens ne sont pas seuls".

Mais, pour contrer ce mouvement de solidarité à leur égard, de nombreux internautes turcs ont lancé un autre hashtag : #ÜlkemdeSuriyeliIstemiyorum, soit "je ne veux pas de Syriens dans mon pays". Il était généralement assorti d’images véhiculant des clichés (un homme fumant le narguilé sur la plage, une famille avec 10 enfants ou des montages de photos comparant les "valeureux soldats turcs sur le front en Syrie" et les "Syriens qui s’amusent sur les plages de Turquie" au lieu de combattre).

Beaucoup d’internautes partageant ce hashtag se défendent d’être racistes et pensent le démontrer en partageant des photos de migrants africains installés en Turquie avec ce type de légende :

"Nous ne sommes pas racistes, si nous l’étions nous réagirions contre ces hommes qui travaillent à la sueur de leur front dans notre pays depuis des années, qui font de l’argent proprement, qui ne harcèlent pas nos femmes et nos filles et qui s’adressent à nous avec respect", déclare cet internaute sur Twitter le 30 juin (archive). 

La haine anti-Syriens en Turquie est largement alimentée par les réseaux sociaux, où pullulent les fausses informations. Le site de vérification teyit.org a ainsi répertorié 25 allégations récurrentes sur les Syriens, dont seules deux s’avèrent exactes.
 
… et les partis d’opposition

Mais ces allégations prennent de l’ampleur lorsqu’elles sont relayées par les figures politiques, essentiellement de l’opposition.

Kemal Kiliçdaroglu, le leader du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP), a ainsi déclaré que "les [réfugiés syriens] sont des citoyens de première classe, tandis que notre propre peuple est de seconde classe". Son alliée Meral Aksener, la cheffe d’un autre parti d’opposition, le parti Iyi (Bon parti), a, elle, souhaité "renvoyer les Syriens chez eux".

Les discours haineux contre ces réfugiés sont essentiellement le fait de l’électorat anti-Erdogan. Comme l’explique le professeur de sciences politiques Murat Erdogan dans une interview accordée à Teyit.org, "la plupart des discussions et critiques à l’encontre des réfugiés syriens sont motivées par la politique. Ceux qui s’opposent au gouvernement l’attaquent à travers la question des Syriens".

Dans une autre vidéo montrant l’attaque du 29 juin, le chant nationaliste "Izmir Marsi" est joué, probablement depuis un appartement ou un téléphone portable. Cet air est devenu ces dernières années l’hymne de l’opposition au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.

 

"Un conseil municipal d’opposition a interdit aux Syriens l’accès aux plages"

Notre Observatrice Israa A. reprend :
 
Ces derniers mois avec les élections municipales, les attaques venant de responsables politiques se sont multipliées. Un candidat du CHP (opposition) de la ville de Bolu a promis lors de sa campagne qu’il supprimerait toutes les aides de la mairie pour les réfugiés. Dans une mairie de la région d’Antalya, le conseil municipal majoritairement du CHP a interdit début juin aux Syriens l’accès aux plages [avant de se rétracter plusieurs semaines plus tard, NDLR].

En pleine campagne à Istanbul, Ilay Aksoy, une candidate du parti d’opposition Iyi, a fait une vidéo (archive) où on la voit déambuler dans un quartier syrien et faire des remarques anti-syriens. Elle y déclare qu’il y a un nombre trop important de magasins syriens, se plaint que "tout est écrit en arabe" et montre un paquet de chips partiellement écrit en arabe, qu’elle juge "dangereux pour les enfants".
 
Je pense que les attaques de ces derniers jours ont été favorisées par la victoire inattendue CHP à Istanbul. Les gens veulent que ces promesses soient traduites par des actes concrets contre nous, ils essaient de leur mettre la pression avec ces attaques.

Les partis d’opposition ont largement remporté les dernières élections municipales en Turquie, reprenant au Parti de la justice et du développement (AKP) de nombreuses grandes métropoles comme Istanbul et Ankara. Le nouveau maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu a dénoncé lundi 1er juillet les rumeurs infondées visant les Syriens et proposé un système d’aides favorisant les femmes et les enfants, tout en déclarant que ses concitoyens étaient selon lui "inquiets" face aux réfugiés.

Depuis le début de la guerre civile syrienne, la Turquie a accueilli sur son sol plus de 3,6 millions de Syriens. Ces derniers bénéficient d’aides et d’un droit d’accès aux logements sociaux et d’un accès sous condition d’examen à l’université.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> Turquie : un réfugié poignardé après des rumeurs racistes sur Internet 

Cet article a été écrit par Liselotte Mas