Au Tibet, pour continuer de recevoir des aides de la part du gouvernement, certaines familles sont forcées de remplacer leurs portraits du dalaï-lama contre ceux du président chinois Xi Jinping. Une mesure qui s’inscrit selon nos Observateurs dans la volonté des autorités chinoises d’assimiler les minorités et de "siniser" la culture.

La dévotion publique au dalaï-lama, considéré comme séparatiste par l'État chinois, ainsi que toutes les images le représentant, sont interdites au Tibet. Mais les ménages des zones les plus reculées ont généralement continué à adorer, en privé, le chef religieux tibétain exilé.

ll est difficile de savoir exactement de quand date l’interdiction. Selon le quotidien La Croix, il existe toutefois un avis publié en décembre 2018 par des responsables du comté d'Amdo au Tibet. Il exige que les habitants "nettoient" leurs habitations – mais aussi les temples et des monastères bouddhistes – des images du dalaï-lama et les remplacent par des portraits de Xi Jinping et Mao Zedong. Cet avis appelle également les chefs de village à contrôler le bon affichage des images des dirigeants du Parti communiste chinois.

Ces réglementations font partie d’une vaste campagne menée par la Chine pour contrôler les religions et éliminer toutes les coutumes n’étant pas considérées comme traditionnellement chinoises.

"Des Tibétains ont été arrêtés parce que des portraits du dalaï-lama ou des livres de ce dernier avaient été retrouvés chez eux"

Wangden Kyab, chercheur principal du groupe de défense des droits de l'homme Tibet Watch à Dharamsala, en Inde, est régulièrement en contact avec des familles du Tibet. Selon lui, des fonctionnaires chinois se rendent depuis des années dans les villes et les villages de cette région pour tester les habitants sur leur connaissance des chefs du Parti communiste chinois et les forcer à accrocher leurs portraits. 

Il explique que le gouvernement menace désormais de couper les subventions de certaines familles si elles ne se conforment pas à ces exigences :

Ces subventions peuvent inclure les petites sommes d’argent versées aux personnes vivant sous le seuil de pauvreté, mais aussi les aides à la scolarisation des enfants ou encore les aides à la consommation.

On demande aux gens de placer des portraits de chefs du Parti chez eux, ainsi que dans les monastères, les temples et les salles publiques. De nombreux ménages ont refusé de mettre ces portraits sur leurs autels ou les mettent à côté de ces autels. Mais dans certaines zones, les fonctionnaires se déplacent de maison en maison pour vérifier que ces portraits sont bien sur les autels.

Un autel réservé à Xi Jinping dans un foyer. (Crédit : Free Tibet)

De nombreux Tibétains ont été arrêtés parce que des fonctionnaires avaient trouvé chez eux des portraits du dalaï-lama ou des livres de ce dernier.

Il y a aussi une campagne en cours au Tibet impliquant les responsables des monastères : ils doivent suivre des sessions de formation d’un mois au cours desquelles on leur explique que le bouddhisme tibétain devrait se conformer à la sinisation du bouddhisme voulue par Xi Jinping. Ils retournent ensuite dans leurs monastères pour former les moines avec ce même message.

"Le Parti tente de renforcer la loyauté et faire disparaître l’idée que le Tibet est un pays différent, avec une culture différente"

Au début du mois de juin, plusieurs médias ont rapporté que des familles pauvres s’étaient vu verser des aides de l'État, en échange de l'accrochage de portraits des leaders du Parti. Mais, pour John Jones, directeur de campagne au sein de l’organisation Free Tibet, il est plus probable que ces familles aient accepté par peur de perdre les aides qui leur étaient déjà allouées :

L’une des menaces envers les familles pourrait être en effet qu’elles soient privées de leurs aides si elles ne remplacent pas les portraits chez elles. Le fait de couper les aides est d’ailleurs une tactique régulièrement utilisée par les autorités chinoises pour sanctionner les familles dont un membre s’est immolé pour protester contre le régime chinois.

Le Parti communiste chinois a tenté à plusieurs reprises de contrôler le bouddhisme tibétain. C’est historiquement l’une des principales sources de résistance au Parti, et cette résistance vient des moines et des chefs religieux. Le Parti estime donc qu’en les rendant fidèles à l’État et les ramenant à l’idée d’une "Chine unique" la résistance disparaîtra.

Les moines doivent donc obéir à de strictes règles. Par exemple, les autorités limitent le nombre de personnes que les monastères peuvent accepter. Ces monastères doivent également arborer des drapeaux chinois, et à l'intérieur, des portraits de chefs du Parti doivent être accrochés.

En fait, le Parti tente de renforcer la loyauté et, avec le temps, espère faire disparaître l’idée que le Tibet est un pays différent, avec une culture différente.

Les troupes chinoises ont envahi le Tibet en 1950, et depuis le soulèvement manqué de 1959, la région est restée sous un strict contrôle. Les diplomates et journalistes étrangers n'ont pratiquement pas accès à la région.

L'année dernière, Tashi Wangchuk, un activiste tibétain qui cherchait à sauver sa langue, a été condamné à cinq ans de prison. En 2015, il avait confié au New York Times qu'il s'inquiétait de l’obligation du chinois mandarin dans les écoles, pouvant selon lui compromettre la capacité des enfants tibétains à lire et à écrire dans leur propre langue.

Le dalaï-lama, exilé en Inde, est toujours vénéré parmi les plus de 6 millions de Tibétains en Chine. Les autorités se sont elles engagées à "siniser" la religion dans le pays et à intégrer pleinement les Tibétains à la culture chinoise.

Cet article a été écrit par Jenny Che.