Observateurs

La vidéo d’une adolescente violemment arrêtée par la police à Téhéran le 22 juin après une bataille d’eau a indigné de nombreux internautes iraniens. Selon la police, la jeune fille avait eu un "comportement immoral".

Les images montrent un officier de police en civil forcer la jeune fille de 15 ans à entrer dans une voiture de police alors qu’elle crie et résiste. L’officier la pousse et la frappe à plusieurs reprises alors que d’autres agents, en uniforme, assistent à la scène. On entend également crier un ami de l’adolescente, qui filme la vidéo.

La police a déclaré que la jeune fille, qui jouait avec des pistolets à eau avec ses amis dans un parc de l’est de Téhéran, avait "violé les codes moraux".

"On a eu très peur"

La vidéo a été publiée le lendemain des faits par Masih Alinejad, une activiste iranienne basée aux États-Unis, qui milite contre le port obligatoire du voile. Elle a pu récolter le témoignage d’une amie de la victime.
 
Mes trois amis et moi étions dans un parc en train de jouer avec des pistolets à eau avec d’autres personnes. Tout d’un coup, quelqu’un nous a dit que la police arrivait et on s’est enfuis, mais deux de mes amis et moi sommes restés coincés là. Nous nous disions que la police allait juste nous donner un avertissement ou quelque chose comme ça, mais ils ont frappé mon amie, tiré ses cheveux et l’ont arrêtée parce qu’elle s’est disputée avec eux.

Nous avons eu très peur et cherchions un moyen de nous enfuir. Si vous étiez à notre place, vous ne sortiriez plus jamais de chez vous. C’était vraiment trop pour des adolescentes de 15 ans comme nous.
 
Un terme large utilisé par la police pour justifier une arrestation

La police de Téhéran a confirmé le 24 juin avoir arrêté et placé en détention trois adolescents et deux adolescentes. Abdolvahab Hasanvand, un responsable de la police de la capitale iranienne, a déclaré à la télévision que le groupe avait "fait une scène et insulté nos agents" après qu’on leur ait demandé de respecter la morale publique et le code civil.

Il a ajouté que des officiels n’ont pas approuvé le "comportement" de l’agent en civil – qui a frappé la jeune fille - et qu’une enquête sur l’incident était en cours. Deux officiers de police ont été suspendus le lendemain par le commandant en chef de la police, avant que les sanctions soient finalement abandonnées.

La police n’a pas spécifié si l’adolescente avait été arrêtée pour avoir fait une bataille d’eau ou pour avoir porté son voile de façon trop lâche. L’expression "comportement immoral" est souvent utilisée par les autorités pour justifier une arrestation.

Plusieurs chaînes de télévision officielles ont suggéré que l’incident aurait été mis en scène par des gouvernements occidentaux, dans l’espoir de mettre en difficulté la police iranienne.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> Smartphone à la main, des Iraniennes combattent la police des mœurs

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> En Iran, un fourgon de la police morale attaqué pour sauver des femmes arrêtées

La République islamique d’Iran a mis en place des lois strictes sur la tenue vestimentaire des femmes et le gouvernement s’appuie sur la "Gasht Ershad", ou police morale, qui veille à l'application des lois strictes sur le port du voile. De nombreux cas de violences policières à l’égard de femmes défiant cette loi ont été documentés par des Iraniens ces dernières années.
 
Le voile, un outil politique

Les forces de police ont graduellement redoublé d’efforts pour faire appliquer la loi, analyse Rima, une chercheuse en sociologie à Téhéran qui a souhaité garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.
 
Les violences policières visant les femmes se sont intensifiées ces dernières années, mais les femmes utilisent leurs téléphones pour les documenter.

Les femmes qui combattent le port obligatoire du voile sont devenues plus fermes dans leurs positions, tout comme la police. Elle encourage les fonctionnaires à dénoncer tout non-respect du code vestimentaire, ce qui signifie que les femmes ne sont pas surveillées uniquement par la police morale. Presque tout le monde peut s’interposer et m’empêcher de porter mon voile de façon trop lâche.

Avant, la police morale était surtout active l’été, quand les femmes se couvrent moins, mais elle est désormais en mission 24h/24 et 7j/7.

Les campagnes anti-voile à l’étranger ont politisé ce problème de société. Le gouvernement estime que ces campagnes sont "lancées par des étrangers". Du coup, une jeune fille qui n’a pas strictement respecté le code vestimentaire se retrouve désormais maintenant impliquée dans des récits impliquant les services de renseignement américains qui souhaiteraient fragiliser la République islamique. C’est ce que disent tous les médias.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> Des Iraniennes enlèvent leur voile en public contre "l'humiliation quotidienne" du hijab
 
"Je n’abandonnerai pas"

Rima affirme que les mesures répressives ne l’empêchent pas de s’habiller comme elle l’entend.
 
La pression de la police morale n’a pas de conséquences sur mon comportement ou les vêtements que je choisis. Je n’abandonnerai pas et, d’après ce que je peux observer, la plupart des femmes sont dans le même état d’esprit.

Parfois des personnes que je ne connais pas m’abordent dans la rue et me demandent agressivement de respecter le code vestimentaire. J’ai appris à simplement les ignorer ou à leur répondre poliment. Il y a quelques semaines, un policier m’a insultée dans la rue et m’a crié de porter mon voile correctement. Je lui ai dit poliment qu’il n’avait pas le droit de me traiter ainsi et, heureusement, il a laissé tomber au bout de quelques minutes.

Même s’ils m’arrêtent, ça m’est égal puisqu’ils ne peuvent me garder que pendant quelques heures dans un commissariat. Je ne vais pas changer mon mode de vie pour ça.

Ils ne peuvent pas prendre en otage des millions de femmes iraniennes simplement parce qu’elles n’acceptent pas ce code vestimentaire strict. La République islamique doit abandonner cette approche et fermer la police morale. Il ne s’agit pas nécessairement de déclarer que les femmes ont le droit s’habiller comme elles veulent, mais simplement de laisser la société tranquille, comme le font d’autres pays musulmans, comme la Turquie.

Le 18 juin, la vidéo d’une femme violemment arrêtée à Rasht, au nord de l’Iran, a également largement circulé en ligne. La police a affirmé que la femme était ivre et dansait dans la rue, la bloquant pendant plusieurs heures.

Cet article a été écrit par Ershad Alijani.