La vidéo montrant le propriétaire d'un magasin frappé par les gardes du corps d'un député de Kaboul, Amirgol Shahin, a beaucoup agacé en Afghanistan. C'est loin d'être le premier exemple de violences commises par un élu ou sa garde rapprochée à l'encontre de citoyens. Pour notre Observateur, le système corrompu et le contexte de violence permanent favorisent ce genre de comportements.

Plusieurs médias afghans ont rapporté les faits, mais avec assez peu de précision : Amirgol Shahin a affirmé avoir eu une dispute avec le propriétaire le 17 juin concernant ses magasins, et ses gardes du corps auraient défendu le député victime d'"attaques verbales" du propriétaire. Le député a refusé de s'expliquer davantage auprès des médias qui l'ont sollicité.

Cette attaque n'est en tout cas que la dernière en date d'une longue liste. Il y a trois mois, c'est la députée Parvin Durrani qui était filmée par des témoins en train de gifler un soldat dans la rue, au motif qu'il avait fait arrêter sa voiture près du palais présidentiel (voir vidéo ci-dessous).


En septembre 2018, la députée Homa Soltani avait amené des enfants des rues dans un magasin pour leur acheter des gâteaux. Le propriétaire avait demandé à la députée de sortir du magasin, et une dispute avait éclaté. L'élue avait alors agressé le personnel et cassant finalement la vitrine du magasin (voir vidéo ci-dessous).

En avril 2017, la députée de Kunduz Fatima Aziz agressait physiquement une infirmière dans un hôpital. Elle l'avait giflée au motif que celle-ci l'avait appelée "tata".

"Les députés considèrent les citoyens comme leurs sujets"

Pour le journaliste Abdollah Saljoughi, spécialiste de l'actualité parlementaire, ces comportements sont inhérents au système politique et judiciaire afghan.

Il faut regarder ce genre de violences en sortant un peu du cadre : après 40 années ininterrompues de conflit, c'est rare de voir les gens régler leur problèmes dans un dialogue constructif. Beaucoup de désaccords terminent dans des bagarres, et les députés ne font pas exception. Mais d'autres facteurs aggravent cette situation.

Beaucoup d'élites féodales ou de seigneurs de guerre qui ont de l'argent, des terres et des armes, sont devenus députés. Ils ont été élus, mais leur mentalité n'a pas changé et ils continuent considérer les citoyens comme leurs sujets.

Par ailleurs, ils disposent d'une immunité parlementaire, ce qui attise cette situation : des députés pensent qu'ils sont au-dessus de tout et peuvent faire ce qu'ils veulent.

Selon les articles 101 et 102 de la Constitution afghane, les députés bénéficient d'une "immunité parlementaire" qui leur permet de ne pas être poursuivis pour des décisions et des actes réalisés dans leur fonction de parlementaires. Mais ils restent juridiquement responsables en dehors de leur fonction.

Quasiment tous les députés impliqués dans ces cas de violence soutiennent soit le président afghan Achraf Ghani, soit son rival Abdullah Abdullah. Ce dernier avait refusé de reconnaitre sa défaite à l'élection présidentielle de 2014, et avait finalement obtenu un poste sur mesure de "chef de l'exécutif" au sein d'un gouvernement de coalition formé pour résoudre la crise politique.
 

"En réalité, les députés sont au-dessus des lois"

Pour Abdollah Saljoughi, le problème réside dans le fossé entre la loi et son application en Afghanistan :

Ces députés devraient être poursuivis. Mais en réalité, ils sont au-dessus de la loi : le gouvernement détourne le regard quand les députés font ce genre d'actes violents, parce qu'il sait que ces députés sont des figures locales importantes, qui peuvent défendre l'exécutif auprès des populations. Intervenir suite aux débordements de ces députés, c'est risquer de perdre des voix.

Ce n'est pas seulement un problème lié aux députés, mais à tout le système. Personne ne veut condamner ce genre de comportements parce que tout le monde fait ça. C'est sans parler de la corruption massive qui gangrène le pays : si un député est accusé par quelqu'un, il ou elle trouvera un moyen de faire poursuivre cette personne pour une affaire de corruption.

Ce sentiment d'impunité va parfois très loin : en octobre 2017 , le journaliste Norouz Raja avait rapporté avoir été capturé et torturé par les gardes du corps du député de Kandahar Lalai Hamidzai dans sa maison.

Il enquêtait sur des blocs de béton disposés sur un passage piéton devant une maison de Kaboul, dans le but de prévenir les attaques terroristes. Cette maison était celle du député Hamidzai. Le journaliste avait été enlevé par les grades du corps du député alors qu'il prenait des photos de ces blocs, et détenu pendant quelques heures. Selon Norouz Raja, le député l'avait accusé de vouloir donner une mauvaise image de lui.

Les comportements déplacés de députés ne sont pas nouveaux, même s'ils étaient moins nombreux auparavant : en 2016, Samiullah Samim, deputé de Farah, avait déjà agressé des policiers près du bâtiment du ministère des Affaires étrangères alors que ces derniers voulaient fouiller son véhicule.

La police arrête un député fautif

La police afghane a annoncé le 23 juin que les gardes du corps d'Amirgol Shahin avaient cependant été arrêtés et a appelé les députés à respecter la loi. Mais notre Observateur n'est pas optimiste :

Les victimes de violence ne sont pas en mesure de déposer plainte contre leurs agresseurs, parce qu'ils craignent pour leur sécurité s'ils s'engagent dans une procédure et doutent de l'équité du système. Les victimes sont de simples citoyens qui font face à des députés tout-puissants. Les victimes seront réduites au silence, avec de l'argent ou de la violence.

À ma connaissance, un seul cas a abouti, en 2017 : un garde du corps du député Farahd Majidi a tué un officier de police. Il a été condamné et a fait… quelques mois de prison.

Nous avons besoin d'un vrai changement, une police et un système judicaire propres. Il faut expliquer aux citoyens qu'il faut arrêter de voter pour ces gens et ne pas leur donner plus de pouvoir encore. Et il ne serait pas de trop de préciser la législation sur l'immunité parlementaire.