CHINE

Les réseaux sociaux chinois s'enflamment contre des comptes vendant la "drogue du violeur", photos à l'appui

Captures d’écran de comptes Twitter qui ont utilisé des photos de femmes a priori droguées pour vendre les drogues du viol. Certaines photos ont été floutées par l’équipe des Observateurs de France 24.
Captures d’écran de comptes Twitter qui ont utilisé des photos de femmes a priori droguées pour vendre les drogues du viol. Certaines photos ont été floutées par l’équipe des Observateurs de France 24.

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Depuis un mois, un hashtag s’est propagé sur Twitter pour signaler des comptes utilisant des photos de femmes chinoises droguées afin de vendre la "drogue du viol". Les utilisateurs de cet hashtag appellent à protéger les femmes et à respecter leurs droits.

Fin mai, le quotidien anglophone South China Morning Post, basé à Hong Kong, a rapporté que des utilisateurs russophones sur Twitter ont commencé à épingler les comptes qui publiaient ce genre de photos pour vendre des drogues et des vidéos pornographiques. Ils ont utilisé l’hashtag #ChinaWakeUp ("Chine, réveille-toi"), afin d’attirer l’attention des utilisateurs des réseaux sociaux en Chine.

Sur ces photos, certaines femmes semblent inconscientes. De nombreux comptes qui les relayent fournissent les numéros des vendeurs sur des plateformes comme WeChat, la messagerie chinoise qui permet également d’effectuer des paiements par téléphone. D’autres comptes publient des photos de femmes habillées en lingerie et prenant des poses suggestives, ou encore des boîtes de médicaments.

Certains utilisateurs des réseaux sociaux chinois ont vu l’hashtag sur Twitter, bien que le site soit bloqué en Chine, à moins de passer par un VPN (réseau virtuel privé). Ils ont alors envoyé des captures d’écran de ces tweets aux comptes d’activistes féministes sur Weibo (le Twitter chinois). Ces dernières ont alerté à leur tour leurs followers et leur ont demandé de signaler les comptes en question. Depuis, l’hashtag #ChinaWakeUp a été utilisé plus de 25 millions de fois sur Weibo.

Un utilisateur du nom de Guozili a écrit : "Nous avons déjà été exposés à ce genre de phénomène [la vente de drogue en ligne]. Mais à présent, nous voyons qu’il y a un élan de solidarité et d’action de la part de nos sœurs à l’étranger. Merci, merci, nous nous réveillons !"

Les ventes en ligne des drogues du viol et de vidéos pornographiques sont monnaie courante en Chine, et les transactions ont lieu sur des groupes privés sur WeChat. Selon un reportage de Beijing News datant de l’année dernière, les acheteurs potentiels peuvent facilement rejoindre ces groupes pour avoir des informations sur le prix et savoir si les vidéos envoyées montrent des femmes inconscientes. Les vendeurs, quant à eux, utilisent soit des émojis, soit des caractères chinois pour désigner les drogues, afin d’éviter d’être arrêtés.

"Il faut agir sur un plan officiel"

Une des femmes qui ont contribué à faire circuler l’hashtag #ChinaWakeUp a déclaré à la rédaction des Observateurs de France 24 qu’à cause de la censure, les utilisateurs chinois des réseaux sociaux peuvent rarement prendre connaissance de ce genre de campagnes quand elles ont lieu à l’étranger. Elle a préféré ne pas dévoiler son identité, par peur d'éventuelles représailles pour avoir parlé à un média étranger :

Des utilisateurs sur Weibo ont vu l'hashtag circuler sur Twitter. J'ai utilisé un VPN car je voulais voir par moi-même. Les femmes que l'on voit sur ces photos sont inconscientes, et les comptes parlent de la drogue du viol, de droguer les femmes et de viol. J'ai donc pris des captures d'écran et je les ai partagées sur Weibo.

Je n'ai pas reconnu ces comptes Twitter mais la pratique est courante en Chine. Mes amies et moi avons déjà signalé à la police d'Internet des sites chinois qui vendent des drogues du viol et des vidéos pédophiles. Certains de ces sites ont été fermés depuis.

C’est la première fois que je vois des gens en parler en Russie, mais j’imagine que c’est déjà arrivé, y compris dans d’autres pays. De manière générale, c’est bien d’en parler. Mais il faut aussi agir sur un plan officiel et à grande échelle. Car si l’on se contente simplement de supprimer ces comptes, les vendeurs en créeront d’autres et la pratique continuera. Et le problème de fond ne sera pas réglé.

Des utilisateurs de l’hashtag #ChinaWakeUp sur Twitter avaient signalé ces comptes. Un certain nombre d'entre eux ont été suspendus.

Dans un courrier électronique adressé aux Observateurs de France 24, un porte-parole de Twitter a déclaré que le réseau social était au courant de cette pratique : "Nous renforçons drastiquement notre politique contre ce genre de comptes. Les menaces physiques, l’exposition de personnes de manière explicitement sexuelle et tout autre message incitant à des conduites sexuelles abusives sont en violation avec les règles de Twitter."

Pour sa part, l’utilisatrice de Weibo affirme avoir signalé les comptes Twitter concernés à la police d’Internet en Chine mais qu’elle n’a encore reçu aucune réponse.

Sur Weibo, l’hashtag #ChinaWakeUp a été utilisé pour sensibiliser à des causes féministes et dénoncer le harcèlement et l’abus. Certains utilisateurs ont également signalé que des caméras peuvent parfois être cachées dans les toilettes ou les chambres d’hôtel afin d’espionner les femmes. D’autres ont appelé les femmes à se soutenir les unes les autres et à se battre pour l’égalité des sexes en Chine.

Un utilisateur de Weibo partage un message sous l'hashtag #ChinaWakeUp pour alerter les femmes sur les caméras cachées.

L’utilisatrice de Weibo ajoute : "Il s’agit de sensibiliser aux droits des femmes et à leur sécurité. C’est pour ça que je voulais partager ce que j’avais vu avec les autres utilisateurs."

"Une question féministe que le gouvernement ne prend pas au sérieux"

Yik Chan Chin est maître de conférences en médias et communication à l’université Xi’an Jiaotong-Liverpool de Sozhou (à l’ouest de Shanghaï). Il explique que la popularité du hashtag #ChinaWakeUp sur Weibo est une preuve de plus que les femmes demandent à être protégées par le gouvernement.

Cela fait déjà un moment que ces drogues sont en vente. Les vendeurs utilisent des symboles pour empêcher les administrateurs des réseaux sociaux de les identifier, ou bien ils disent que ces drogues servent à renforcer votre organisme. Les réseaux sociaux comme Weibo ont des équipes pour faire de la veille et ils suppriment tout le temps ce genre de publicités, mais ils ne peuvent pas tout effacer.

Les sociétés propriétaires de réseaux sociaux n'ont pas les moyens de poursuivre les criminels, contrairement au gouvernement, pour peu qu'il y voie une priorité. C'est pour cela que les gens utilisent ces hashtags et mettent ces crimes dans le contexte des droits des femmes : pour eux, c'est une question féministe que le gouvernement ne prend pas au sérieux.

Je trouve également cela ironique que le sujet ait été signalé par des gens ne se trouvant pas en Chine, alors que c’est ici que ces crimes ont eu lieu. Les gens en Chine devraient avoir accès à ce genre de contenu et ont le droit de savoir ce qui se passe ici, afin que les femmes soient mieux protégées. Il ne s’agit pas de politique mais de crimes potentiels. Et cela soulève des questions sur le genre d’informations qui devraient être accessibles en Chine.

Article écrit par Jenny Chen.