La province de l’Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo, est en proie à de nouvelles vagues de violences depuis le début du mois de juin. Les massacres impliquant les communautés Hema et Lendu ont atteint un niveau tel qu’il n’est toujours pas possible de se rendre dans les villages fuis par des milliers de déplacés. Ce qui empêche à la fois l’enterrement et le décompte des victimes.

Après la mort de commerçants de l’ethnie Lendu le 10 juin, les attaques se sont multipliées contre des membres de la communauté Héma dans la région de Djugu. Interrogé par Jeune Afrique, le gouverneur de l’Ituri, Jean Bamanisa Saïdi, a affirmé que les auteurs des massacres étaient "des milices Lendu installées dans la forêt de Wago et dirigées par un certain Mathieu Ngudjolo".

Le bilan des massacres reste difficile à établir. Ils ont en tout cas causé le déplacement de 300 000 personnes, selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR).

Des affrontements entre les mêmes communautés avaient fait des dizaines de milliers de morts en Ituri entre 1999 et 2003, l’opération Artémis menée par l’Union européenne y ayant mis temporairement fin, jusqu’à la résurgence des violences fin 2017.

Le vendredi 14 juin à Bunia, la capitale de la province qui accueille des dizaines de milliers de déplacés, les cercueils de quatre victimes ont été portés par une foule de manifestants.

"De nombreux autres corps n'ont pas de sépulture"

La scène a été filmée par notre Observateur Robert Barack, juriste à Bunia appartenant à la communauté Héma :

J’ai vu une foule de plusieurs milliers de personnes qui descendaient le boulevard de la Libération pour se rendre au cimetière de Bunia, en passant devant le bâtiment de l’état-major de la police. Ils chantaient des slogans en swahili qui disaient : "Les Héma sont tués".

Depuis le 12 juin, un deuil de trois jours était observé à Bunia après l’appel lancé par les représentants de la communauté Héma. Les activités dans la ville étaient paralysées depuis deux jours. Quand ces quatre corps ont été amenés en ville, la foule s’en est saisi spontanément.

Les policiers n’ont pas pu empêcher la foule en colère d’entrer dans le cimetière, les cercueils ont été enterrés dans une fosse commune creusée la veille.

Cette manifestation est symbolique de la colère des Héma car il y a de nombreux autres corps qui n’ont pas encore de sépulture et qui sont laissés en état de décomposition dans la brousse.

Le village de Tché [situé à quarante kilomètres à l’est de Bunia] a été attaqué le 12 juin. Mon grand-père a été tué, c’était le pasteur du village. Nous n’avons pas encore pu l’enterrer car se rendre au village est trop dangereux : pour atteindre un village Héma, il faut forcément passer par un village Lendu.

Du fait de cette situation, le nombre de victimes des attaques est encore très incertain. La société civile de la région de Djugu avance le chiffre de 160 morts. Une estimation jugée "approximative" par le gouverneur de l’Ituri.


Mais pour Hadji Ibrahim Bamaraki, le président de l’association culturelle ENTE représentant la communauté Héma à Bunia joint par la rédaction des Observateurs, le bilan pourrait être bien plus lourd :

Toutes ces attaques ont fait plus de 300 morts dans une quarantaine de villages. Les corps y pourrissent encore parce que les miliciens Lendu ne permettent pas d’entrer. On n’arrivera jamais à un comptage parfait puisque nous ne pouvons pas avoir accès aux corps. Il faut que la paix se fasse pour que la communauté puisse comptabiliser ses pertes.