Mains baladeuses, jupe soulevée, propos obscènes : une série de dessins illustrant les différents types de harcèlement sexuel que les femmes endurent au quotidien dans les transports en commun au Japon a été massivement partagée sur les réseaux sociaux depuis sa publication le 29 mai, juste après qu’une vidéo d’un homme pris en chasse par deux écolières a circulé. Nago, l’autrice de ces dessins, souhaite contribuer à libérer la parole de victimes dont elle juge que les voix "ne sont jamais entendues".

Nago, dessinatrice installée à Osaka, a publié ces dessins sur son compte Twitter @ikng_0. Sur ces planches, elle croque ceux qu’on désigne par le nom de "chikan" au Japon, les pervers qui se livrent à des attouchements sur les femmes et les jeunes filles dans les trains et les métros.

Il y a par exemple celui qui s’empresse de s’assoir à côté d’une femme dans un wagon peu rempli, le frotteur qui se faufile pour se placer juste derrière sa victime, le prédateur qui place, ni vu ni connu, sa main par dessus celle de sa proie sur la barre du métro, et bien d’autres…

Nago posté ces dessins le 29 mai, et a été retweetée plus de 43 000 fois depuis. Son initiative a en outre encouragé des femmes à partager, sur les réseaux sociaux, leurs témoignages sur les agressions qu’elles ont subies.

"Les harceleurs vous touchent le visage, la poitrine, les cuisses ou encore les fesses"

Dans un témoignage écrit qu'elle a transmis en réponse aux questions de la rédaction des Observateurs de France 24, Nago déplore une méconnaissance du phénomène du harcèlement sexuel, pourtant en constante progression dans son pays.

Des crimes sexuels ont lieu tous les jours au Japon, mais le grand public n'est pas suffisamment conscient de cela. J'ai donc fait ces dessins pour que les gens comprennent ce qu'il se passe.

Les harceleurs vous touchent le visage, la poitrine, les cuisses ou encore les fesses. Certains lèchent la victime et essayent de lui mâcher les cheveux. D'autres vont jusqu'à coller leur entrejambe contre le corps de la victime ou se mettent à se masturber face à elle. Parfois, la police alertée des faits ne fait rien, car elle manque de preuves.

J'ai moi-même subi des agressions sexuelles. Mes dessins montrent des scènes réellement vécues, soit par moi-même, soit par des membres de ma famille ou des amies.

"Les victimes n'osent pas parler par peur de subir une humiliation"

Les voix des victimes n'est jamais entendue. Même quand elles parlent, les gens essayent de les discréditer, des les traiter de menteuses ou disent qu'elles exagèrent. On dit par exemple, "la victime avait une tenue provocante", elle "avait un maquillage obscène". On se montre indulgent avec l'agresseur en disant par exemple qu'il a une famille et un travail et risque de les perdre si on le dénonce. Si la victime se rend à la police, son agresseur fait souvent tout pour la discréditer, en l'accusant de mentir ou de délirer.

La plupart des victimes restent silencieuses, et les agresseurs sont protégés. En général, les victimes n'osent pas parler, par crainte de subir une humiliation, qui peut s'apparenter à un "second viol". Je pense qu'au Japon, les victimes de crimes sexuels ne sont pas respectées.

Le 1er juin, Nago a posté un deuxième dessin de scènes de harcèlement, qui se base cette fois sur des témoignages qu'elle a reçus sur Twitter suite au succès de son premier dessin. On y voit notamment un homme qui essaye de dégrafer le soutien-gorge de sa victime, un harceleur qui montre à une femme des images obscènes sur son smartphone, un préservatif glissé dans le sac d'une victime, etc.

Afin de réduire le risque de harcèlement, des opérateurs ferroviaires ont mis en place des wagons uniquement réservés aux femmes, en 2000. Mais cela n'a pas été suffisant pour enrayer le phénomène. Selon le Japan Times, sur les 1 750 cas de frottements et de harcèlement recensés à Tokyo en 2017, plus des deux tiers ont eu lieu dans des stations et des rames de trains.

Nago souhaite que les autorités en charge des transports augmentent le nombre de caméras de surveillance dans les trains, et les voitures réservées aux femmes.

Elle a publié son dessin au lendemain de la diffusion massive d'une vidéo qui montre deux écolières en train de poursuivre un homme qui venait d'agresser l'une d'entre elles dans un train.

Une application pour dénoncer les harceleurs

À l'origine, la vidéo a été diffusée le 28 mai sur un compte Twitter, @influencer_com_. Supprimée depuis, elle est néanmoins réapparue sur YouTube. Les images montrent un homme en costume noir en train de courir sur un quai pour échapper à une fille qui le poursuit en criant : "Ne t'enfuis pas !"

Puis, un homme en costume gris fait un croc-en-jambe au fuyard qui se retrouve au sol. Selon le site d'information SoraNews24, l'homme, âgé d'une trentaine d'années, aurait été arrêté par la police et aurait avoué des attouchements sur une des collégiennes.


Les Japonaises sont nombreuses à utiliser une application mobile pour éloigner les harceleurs. Mise en point par la police, Dig Police a été, au départ, créée pour aider les personnes âgées à chasser les escrocs.

Cette application permet d'émettre un cri puissant avec le mot "Arrêtez ", et d'afficher un message plein écran disant "il y a un harceleur, aidez-moi s'il vous plaît", que la victime peut montrer aux autres passagers proches.

L'application a été téléchargée plus de 237 000 fois depuis son lancement il y a trois ans. Le nombre de téléchargement augmente d'environ 10 000 chaque mois, selon les autorités japonaises citées par l'AFP.
 

Article écrit par Jenny Che.