Depuis dimanche, Hong Kong est le théâtre de manifestations monstres contre un projet de loi facilitant les extraditions vers des pays voisins, comme la Chine. Un de nos Observateurs, qui vit depuis 22 ans dans l’ancienne colonie britannique, raconte de l’intérieur, images à l'appui, comment il a vécu ces manifestations.

Des millions de personnes se réunissent depuis quatre jours dans les rues hongkongaises pour dénoncer un projet de loi permettant à Hong Kong de procéder à des extraditions vers des pays voisins, comme la Chine ou Taïwan, ou vers la région autonome de Macao.

Mais selon les manifestants, cette mesure permettrait non seulement à la Chine d’asseoir son autorité sur Hong Kong, mais aussi de pouvoir concocter des accusations contre de potentiels suspects en outrepassant le droit spécifique à cette mégalopole. Hong Kong a été rétrocédée en 1997 à la Chine mais conserve, notamment dans le domaine judiciaire, une large indépendance.

Mercredi, l'examen du projet de loi a été reporté à une date ultérieure, mais de violents affrontements ont opposé la police aux manifestants autour du Conseil législatif, que les manifestants essaient de bloquer pour empêcher le vote.

"L'histoire se répète" explique notre Observateur Alex Hofford après avoir assisté aux manifestations en 2014 et 2016 à Hong Kong.

Une image m’a marqué : des enfants vêtus en noir et portant des masques

Notre Observateur Alex Hofford, photojournaliste et expert en conservation du milieu marin, vit à Hong Kong depuis 22 ans. Il a suivi mercredi la journée de manifestation.

J’ai assisté à de nombreuses manifestations à Hong Kong, notamment celles du mouvement des parapluies en 2014, ou encore celles demandant l’indépendance en 2016.

Mais aujourd’hui, je trouve que ces manifestations sont plus "sombres" : à la fois dans la couleur, car tout le monde est vêtu de noir, avec des cagoules ou des masques pour ne pas être reconnu et poursuivi. Mais aussi dans la forme, où, sans être violents, les manifestants sont plus radicaux, beaucoup plus déterminés. Une image m’a marqué : j’ai vu des enfants très jeunes tous vêtus de noir et porter des masques ; ça avait quelque chose de très fort, comme si même ces enfants ne se sentaient pas en sécurité, et demandaient l’anonymat pour éviter d’être interpellés.

Masques portés par des manifestants. Photo Alex Hofford.

L’attitude de la police s’est aussi radicalisée : ils veulent à tout prix empêcher les manifestants de bloquer les routes permettant l’accès au Parlement, et n’hésitent pas à employer la force. C’est comme si les précédents mouvements, comme celui de Occupy en 2016, avaient été un round d’observation. Cette fois, on sent que manifestants et forces de l’ordre essaient d’avoir un coup d’avance sur l’autre pour ne pas se laisser dépasser.

"Un endroit intéressant pour laisser une pierre". Les manifestants utilisent toutes les stratégies pour bloquer les routes. Photo Alex Hofford.

"Des parapluies pour se protéger de la pluie… et des policiers ! "

Ce qui ne change pas, c’est la très bonne organisation et la solidarité des manifestants. Beaucoup d’informations circulent rapidement dans des groupes Telegram [une application de messagerie instantanée cryptée, NDLR]. On voit régulièrement des inconnus avec leurs camions organiser des distributions d’eau saline [destinée à limiter les effets des gaz lacrymogènes, NDLR] ou d’autres distribuer du pain, des fruits, voire mêmes des bonbons pour les enfants.

"Station de ravitaillement avec des bracelets en plastique, des médicaments ou des casques de protection". Photo Alex Hofford.

D’autres distribuent même des parapluies, pas seulement en référence au mouvement des parapluies d’il y a cinq ans : c’est à la fois parce qu’il pleut en ce moment à Hong Kong, mais surtout pour se protéger des projectiles lancés par les policiers. J’ai même été témoin d’une scène où une file de personne se passait un inhalateur pour lutter contre les effets du gaz lacrymogène et retrouver un second souffle [sur d’autres vidéos, par exemple celle-ci, les manifestants s’organisent pour éteindre immédiatement une bombe lacrymogène, NDLR].

"Station des parapluies". Photo Alex Hofford.

"Je pense que cela peut durer au moins encore une semaine "

Ce qui est très impressionnant, c’est qu’on voit même des grandes entreprises bancaires afficher sur leur devanture que leurs employés peuvent ne pas travailler ce mercredi [d’autres multinationales, notamment le cabinet d’audit Deloitte, ont autorisé leurs employés à travailler de chez eux, NDLR]. Dans les rues, on retrouve toutes les catégories sociales, et tous les âges. Je ne connais pas une personne à Hong Kong qui est favorable à cette loi.

"Big Brother ne vous regarde plus. Au moins à cet endroit près du "Lennon Wall". Photo Alex Hofford.

Lorsque je couvrais les manifestations mercredi, la chef de l’exécutif de Hong Kong, Carrie Lam, a déclaré que les manifestations étaient officiellement des "émeutes ". Ça va très clairement attiser les tensions, et j’ai le sentiment que nous en avons encore pour un moment, je sens les Hongkongais très déterminés.

"ça a été une longue journée pour tout le monde. Des policiers prennent une pause". Photo Alex Hofford.

Aucune date n’a été fixée pour un vote de la loi. Les autorités hongkongaises ont affirmé avoir mis en place des dispositifs pour assurer la protection des droits de l’homme. De son côté, le président du conseil législatif a évoqué la possibilité d’un vote jeudi 20 juin après au moins 66 heures de débat dans les cinq jours à venir.


Article rédigé par Alexandre Capron (@alexcapron), images Alex Hofford (@alexhofford)