Alors qu’un conflit intercommunautaire a fait au moins 14 morts les 14 et 15 mai à Béoumi, en Côte d’Ivoire, une vidéo partagée sur les réseaux sociaux continue d’alimenter la haine, prétendant montrer comment des armes sont cachées dans des motos. La vidéo a également circulé dans les pays voisins, notamment en Guinée. Mais cette vidéo n’a rien à voir avec ces deux pays : elle montre une opération des forces spéciales du Nigeria.

"Voici comment les gens cachent et transportent des armes de guerre!", peut-on lire en légende d’une vidéo publiée le 24 mai sur une page Facebook ivoirienne, partagée plus de 7 900 fois. L’administrateur de cette page intitulée "Beoumi", du nom de la ville où les violences se sont produites, ne fait pas directement référence à la tuerie.

Captures d'écran de la vidéo, visible ici dans son contexte original.

Cependant, ses publications des jours précédents reviennent sur les raids policiers qui ont suivi les violences, à la recherche d’éventuelles armes de guerre. Implicitement donc, sa publication entend montrer comment les responsables des meurtres ont réussi à dissimuler ces armes.

En Guinée, la vidéo a également beaucoup circulé, notamment par message privé. "Si les peuls aiment beaucoup la moto de marque TVS, c’est pour faire du trafic d'armes […] On demande aux autorités guinéennes d'assurer la sécurité de l'élection 2020... […] Le 19 mai plus de 75 d'armes de guerre ont été saisies à Labé et Koumdara vers la frontière Sénégal-Guinée", peut-on par exemple lire sur un message accompagnant la vidéo.

 
Pour vérifier la vidéo, commencer par retrouver une version originale

Le contexte de partage de ces images est donc confus. En commentaire, plusieurs internautes doutent de l’authenticité des images, affirmant par exemple qu’elles viennent en fait de la République démocratique du Congo ou du Cameroun. Difficile à dire d’emblée, puisque le son a été retiré du fichier vidéo.

Dès lors, comment retrouver sa véritable origine ?

Une recherche d’image inversée ne donne rien : le format de la vidéo a été modifié et du texte a été ajouté, ce qui brouille les algorithmes des moteurs de recherche. En tapant dans la barre de recherche Facebook la légende de la vidéo ("Voici comment les gens cachent et transportent des armes de guerre!"), on retrouve une autre version, cette fois sans modification du format et avec le son.

La même vidéo, cette fois dans une version originale, publiée le 27 mai 2019 sur Facebook.

À partir de ce nouveau fichier, la recherche d’image inversée est plus fructueuse. On retrouve plusieurs tweets et billets de blogs associant cette vidéo à une opération de l’armée nigériane.

L'outil InVid permet de générer une multitude de captures d'écran de la vidéo. La première nous mène, en deuxième page des résultats, à plusieurs publications faisant référence au Nigeria.

 
Étudier les indices sonores et visuels

La langue parlée dans la vidéo vient corroborer cette thèse, puisqu’il s’agit du pidgin anglais, parlé au Nigeria, et que l’accent est typique du nord de ce pays, où des opérations militaires sont en cours contre le groupe djihadiste Boko Haram.

Capture d'écran de la vidéo originale. 

On distingue par ailleurs un logo sur le t-shirt d’un des hommes qui extrait l’arme de la moto : une forme de doubles ailes avec écrit "Special Force". Selon le journaliste spécialiste de la région Oluwatosin Adeshokan, cette inscription est le logo officiel de l’unité des Forces spéciales qui opèrent justement dans le nord du Nigeria.

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le colonel Onyema Nwachukwu, porte-parole de l’armée, a confirmé ces informations. "C’est un extrait vidéo d’une opération qui a démantelé une organisation criminelle de trafic d’armes pour les bandits du nord-ouest du Nigeria. L’extrait circule sur les réseaux sociaux depuis un moment maintenant", a-t-il précisé. Il n’a pas donné suite à nos questions sur la date et le lieu précis de cette opération, nous publierons sa réponse quand elle nous parviendra.