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Au lendemain de la dispersion sanglante du sit-in devant le siège de l'armée à Khartoum, l’opposition soudanaise a mené de nouvelles actions de désobéissance civile, mardi 4 juin. Dans plusieurs quartiers, des Soudanais se sont rassemblés dans les rues pour effectuer la prière de l'Aïd el-Fitr, qui marque la fin du mois de ramadan. Un geste qui vise à narguer les autorités... qui ont fixé la date de cette fête à mercredi. Beaucoup de commerçants ont eux marqué leur défiance en baissant rideau.

Lundi 3 juin à l’aube, les Forces de soutien rapide (FSR), une unité composée à l’origine des miliciens arabes du Darfour, ont violemment évacué le sit-in des manifestants devant quartier général de l’armée à Khartoum, faisant plus de 35 morts selon l’opposition soudanaise. De nombreuses victimes ont été tuées par balles.

Dénonçant un "massacre "contre des manifestants pacifiques, l'Alliance pour la liberté et le changement (ALC), qui regroupe des représentants des manifestants dans les négociations avec l'armée, a appelé à fêter l'Aïd el-Fitr mardi, ainsi qu’à une grève et à la désobéissance civile "indéfinie" pour renverser le pouvoir militaire. La date de la fin du ramadan varie en fonction du cycle lunaire, et est sujette à différentes interprétations selon les pays. Plusieurs pays célèbrent l’Aïd el-Fitr mardi, mais les autorités soudanaises avaient fixé la célébration à mercredi. Les opposants ont donc voulu marquer leur désaccord en devançant cette date.

Dans la matinée de mardi, le Conseil militaire de transition, qui dirige le pays d’une main de fer depuis la chute du président Omar el-Béchir le 11 avril, a fait voler en éclats plusieurs semaines de négociations pour le partage du pouvoir avec les civils : il a annoncé l’annulation de tous les accords passés avec l'opposition et l'organisation d'élections sous neuf mois.

Les autorités militaires ont aussi bloqué l’accès à Internet dans le pays depuis la soirée de lundi. Seuls deux opérateurs restaient partiellement accessibles mardi selon des témoignages d’activistes sur place, Sudani ADSL et Canar. Des utilisateurs sont ainsi parvenus à partager des vidéos montrant la situation à Khartoum.

Sur les images ci-dessous, des groupes de citoyens se sont rassemblés pour accomplir la prière de l'Aïd.

Images tournées dans le quartier de Shambat, à Khartoum.



Prière de l’Aïd dans le quartier de Berri.


Prière dans le quartier de Abou Adam, à Khartoum.


Après la prière, des groupes de manifestants ont tenté de marcher dans les rues, mais ont été dispersés par les FSR, qui ont tiré en l’air, selon des témoignages d’activistes.

 Manifestation dans la rue Oumak, à Khartoum.


Des éléments des FSR font usage de gaz lacrymogènes et de balles réelles pour disperser les manifestants dans le quartier de Bahri.

"Le seul moyen de faire plier le Conseil militaire, c’est de paralyser le pays avec la désobéissance civile."

Mohammed D. habite le quartier Nasir à Khartoum. Il a pu se déplacer en voiture dans la matinée de mardi dans les quartiers limitrophes du siège de l’armée, notamment Al-Riyadh, Al-Manshiya, et l’avenue du Nil. Il décrit un climat de peur sur la ville.

"Ces rues sont contrôlées par les forces de l’ordre. Elles sont ouvertes à la circulation, mais de nombreux FSR y sont déployés.

Ils arrêtent les passants pour les fouiller. Ils frappent certains à coups de bâtons, attrapent d’autres et leur rasent le crâne avec un rasoir manuel. C’est selon leur humeur.

Pratiquement toutes les autres rues sont bloquées par les manifestants avec des barricades et des pneus brûlés [NDLR : ces barricades sont bricolées avec des pierres, des troncs d’arbres, des briques, de divers morceaux de métal, etc.].

Des manifestants ont érigé des barricades bricolées avec divers objets dans plusieurs quartiers.


Entre les manifestants et les forces de sécurité, c’est le jeu du chat et de la souris : de temps à autres, des unités de FSR déboulent au coin d’une rue en tirant. Ils font fuir les manifestants, puis démantèlent les barricades pour rouvrir la rue. Dès qu’ils partent, les manifestants reviennent à nouveau pour réinstaller leurs barricades.

Cette vidéo tournée mardi matin dans le quartier de Namerah montre des membres des SFR obliger des civils à s’accroupir, et les menacer avec des bâtons.


L’appel à la désobéissance civile est très suivi. La grande majorité des commerces ont baissé leur rideau, les rues sont quasi-désertes. Le seul moyen de faire plier le Conseil militaires, c’est de paralyser le pays avec la désobéissance civile. Nous verrons si les généraux pourront faire tourner le pays sans nous."

Mardi après-midi, le comité des médecins soudanais, proche de la contestation, a annoncé qu’une femme a trouvé la mort après avoir été atteinte par une balle perdue alors qu’elle se trouvait à son domicile, à Khartoum.