Observateurs

Mercredi soir 22 mai, en plein cœur de Beyrouth, plusieurs dizaines de réfugiés, leurs quelques affaires sous le bras, se sont retrouvés à la rue, chassés par les gendarmes de l’immeuble qu’ils occupaient jusque-là. Si les évacuations forcées ne sont pas rares au Liban, le statut et la nationalité de ces habitants – dont nombre sont Syriens – ont nourri des accusations de racisme.

"Voilà la situation des Syriens, vous les voyez ? Ceux qui veulent venir au Liban… Voilà la situation des Syriens au Liban. On les a jetés dans la rue. Vous voyez le respect des réfugiés ?" L’homme qui filme avec son portable commente la scène d’un ton sarcastique : on y voit plusieurs hommes, le regard un peu hagard après avoir été sortis manu militari de l’immeuble qu’ils habitaient.

La vidéo a été filmée dans le quartier d'Al-Msaytbeh, près de Sanayeh, en plein centre de Beyrouth.

La vidéo a circulé sur WhatsApp et des photos ont été relayées sur plusieurs pages Facebook et comptes Twitter, provoquant, tour à tour, l’indignation des uns ou les commentaires xénophobes des autres.

"Qu'ils rentrent chez eux et qu'ils nous laissent tranquilles [...], il y a des Libanais qui désirent tant avoir un toit et un travail."

"Une bien triste scène qui fait froid au cœur."

"C’est toujours plus facile quand les habitants sont des réfugiés"

Wadi al-Asmar est le président du Centre libanais des droits de l’Homme. Il a été l’un des premiers à réagir à cette évacuation.

Plus d’une centaine de personnes habitaient dans cet immeuble de quatre étages, des Syriens pour la plupart, mais aussi quelques travailleurs immigrés du Bengladesh. Tous étaient en situation régulière, certains munis d’un permis de travail, d’autres disposant de documents remis par le HCR [le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés]. Vu le nombre, vous imaginez bien que ces personnes étaient entassées les unes sur les autres.


C’est Ziad Chbib, le gouverneur de Beyrouth, qui a émis l’ordre d’évacuation de l’immeuble et sa mise sous scellés. La décision est motivée par le fait que cet immeuble d’habitation a été transformé en chambres louées séparément "à des ressortissants non libanais", qu’il ne remplit pas les conditions sanitaires nécessaires et que des "comportements immoraux" y auraient été observés, sans qu’il soit donné davantage de précisions. La décision s’appuie à la fois sur des décrets de loi et sur un dépôt de plainte.

Le document de la décision prise par le gouverneur de Beyrouth, Ziad Chbib, le 22 mai 2019.

"Ce n’est peut-être pas xénophobe, mais c’est sûrement inhumain"

Ce genre de décisions hâtives n’est malheureusement pas exceptionnel au Liban. Cela arrive couramment que des habitants payent le prix de la négligence des propriétaires et soient doublement pénalisés : non seulement ils vivent dans des conditions insalubres, mais en plus ils se font virer sans préavis et se retrouvent à la rue du jour au lendemain. Et bien sûr, l’application de ce genre de décision est encore plus facile quand les habitants visés appartiennent à des catégories marginalisées de la société, comme les réfugiés en l’occurrence.

Le gouverneur précise d’ailleurs dans sa décision qu’il s’agit de "ressortissants non libanais", comme si cela rendait l’évacuation et la mise sous scellés moins grave... Ces habitants avaient payé leur loyer du mois de mai et n’ont même pas eu droit à une semaine de délai, le temps de finir le mois et de trouver une solution. Qui va les dédommager ? Au lieu de cela, ils se sont retrouvés le soir en pleine rue en ayant eu à peine le temps de récupérer leurs affaires.


Contacté par notre rédaction, le HCR, dont des membres étaient présents sur place, a déclaré qu’au vu du nombre de personnes concernées, un logement a d’abord été proposé pour les plus vulnérables, à savoir les familles avec enfants. Certaines ont préféré se rendre chez des proches mais sont venues les voir les jours suivants.
 

"Un nombre considérable de commentaires racistes"


Wadi al-Asmar poursuit :

Les faits ont donné lieu à un nombre considérable de commentaires racistes et xénophobes, spécialement à l’encontre des Syriens, à qui on demande de rentrer dans leur pays. Et si rien ne prouve que la décision du gouverneur ait été motivée par du racisme ou de la xénophobie, elle n’en demeure pas moins inhumaine.

Selon le HCR, le Liban compte environ un million et demi de réfugiés syriens, pour une population de 4 millions d’habitants. Une question épineuse qui provoque régulièrement des polémiques dans le pays du Cèdre, notamment à cause des déclarations de personnalités officielles. Ainsi, deux mois auparavant, le ministre libanais des Affaires étrangères avait déclaré que la politique migratoire très dure des pays d’Europe de l’Est était "un modèle à suivre".