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Dans la province du Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo, la riposte contre l'épidémie d’Ebola fait face aux fausses informations qui circulent, sur les réseaux sociaux et par le bouche-à-oreille. Sur place, nos Observateurs tentent difficilement d’agir pour les contrer.

Dans le Nord-Kivu, éradiquer Ebola est un défi. Dès le début de l’épidémie, le travail de la riposte dans cette province s’est heurté à l’hostilité des habitants et à l'instrumentalisation politique de la maladie. Depuis sa déclaration en août 2018, plus de mille personnes sont décédées et le nombre de cas détectés continue d’augmenter.

À Beni et à Butembo, la méfiance envers les équipes chargées de la riposte s’est traduite par des violences répétées. Depuis février, un infirmier et un médecin camerounais de l’OMS ont été tués dans des attaques attribuées à des milices.

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Sur les réseaux sociaux, les rumeurs ont renforcé la psychose et rendu difficile le travail de sensibilisation. Pour certains, Ebola n'existerait pas ou serait une manipulation pour décimer la population. Pour d'autres, une "main cachée" se trouverait derrière l'épidémie. Les agents de la riposte eux-mêmes sont régulièrement accusés de ne pas vouloir véritablement éradiquer l'épidémie dans le but de se faire de l'argent.

"Quand on ne croit plus en les autorités, on a tendance à croire aux théories du complot"

L’équipe de Congo Check, un site de vérification de l’information, a lancé le programme "Factcheck Ebola" pour tenter d’identifier ces fausses informations et d’y répondre. Notre Observateur Sammy Mupfuni travaille pour Congo Check dans le Nord-Kivu :
 
L’une des causes principales de la méfiance a été l’annulation du scrutin présidentiel à Beni et Butembo [officiellement en raison d’Ebola, NDLR]. Les autorités ne sont plus légitimes. Et quand on ne croit plus en les autorités, on a tendance à croire aux théories du complot.


Ces "infox" passent beaucoup par les réseaux sociaux sur des pages Facebook très populaires, comme Véranda Mutsanga en révolution [qui compte près de 200 000 membres, NDLR], et sur WhatsApp avec des messages écrits et audios transférés de groupes en groupes. Généralement, ces messages sont en français, swahili, kiswhahili et parfois en kinande, la langue locale de la région. Nous identifions ces rumeurs et nous cherchons des informations pour apporter un éclaircissement. 


Les théories que nous enregistrons le plus souvent sont celles qui nient l’existence d’Ebola et assurent que c’est une "création", un "complot". Il est parfois difficile de tout vérifier. De nombreux messages accusent également les agents de la riposte de vaporiser le virus dans les maisons et dans les toilettes. Ou encore que la maladie serait pulvérisée depuis des hélicoptères [or, la propagation de la maladie est essentiellement due au contact direct avec des liquides corporels infectés, NDLR].

Sur les réseaux sociaux, Congo Check partage des visuels confrontant les rumeurs repérées aux données ou connaissances scientifiques disponibles.


Fin avril, le collectif rappelait ainsi qu’il existait bien des cas de guérisons après un passage dans un centre de traitement Ebola (CTE), contrairement à l'idée très répandue qui voudrait que les CTE soient des mouroirs.

 

"Ceux qui ont accès aux réseaux sociaux sont considérés comme les mieux informés"

Pour Sammy Mupfuni, ce travail sur les réseaux sociaux est nécessaire :
 
Les "infox" ont des conséquences réelles et se font ressentir dans la communauté avec des personnes qui ne croient pas aux effets du vaccin, ou refusent de faire confiance aux équipes de sensibilisation. Les réseaux sociaux jouent un rôle important car certaines rumeurs partent de là et sont ensuite racontées dans les cercles familiaux. Elles peuvent alors avoir d'importantes conséquences [cf. le tweet ci-dessous : un agent tabassé à cause d'une rumeur, NDLR]. 


Surtout que dans cette zone, ceux qui ont accès aux réseaux sociaux sont considérés comme les mieux informés et donc comme les plus crédibles au sein de leur entourage. C’est pour cela que nous relayons nous aussi nos éléments de vérification sur les réseaux sociaux et dans des groupes WhatsApp et Facebook populaires. En ce moment, nous recevons de plus en plus de retours positifs et même des remerciements. C’est encourageant, surtout que ce n’était pas le cas il y a quelques mois.

Interrogé par le site The New Humanitarian à propos des intox autour d’Ebola sur sa plateforme, Facebook - qui détient aussi WhatsApp - a fait savoir que ses équipes travaillaient “sans relâche […] pour mieux comprendre la propagation de la désinformation concernant Ebola en République démocratique du Congo” et résoudre le problème de manière efficace. Le réseau social n’a cependant pas donné plus de détails sur la manière dont il comptait s’y prendre.

"La lutte contre les rumeurs et le travail de sensibilisation doit être bénévole"

Et pour le moment, les rumeurs continuent de circuler sur le terrain. Le collectif "Familles unies contre Ebola à Butembo", créé à la mi-avril, a donc lui décidé d’agir directement auprès des familles.


Avec près de 150 membres, appelés "soldats du peuple", des citoyens bénévoles, leur objectif est de faire du porte-à-porte et de sensibiliser à Ebola en revenant avec les habitants sur ce qui les préoccupent. Matina Mwanack, étudiant en épidémiologie originaire de Butembo, actuellement à Bruxelles pour suivre un master de Santé Publique, pilote le programme :
 
Entre bénévoles, nous avons un groupe WhatsApp privé dans lequel nous collectons ce qui se dit sur Ebola (dans la rue et sur les réseaux sociaux), puis nous essayons de faire de la pédagogie auprès des habitants, dans le cadre de discussions sereines.

Certaines questions reviennent régulièrement, par exemple celle de savoir pourquoi la maladie se transmettrait chez les êtres humains et pas chez les animaux. Nous essayons d’y répondre en réexpliquant d’un point de vue scientifique le mode de transmission du virus. De la même manière, on nous parle souvent du paiement des agents de la riposte et de l’argent qui est en jeu. Nous expliquons que ce qui peut justifier d’être bien payé : c’est la prise de risque notamment.


Le problème, c’est que dans le contexte actuel, le fait d’organiser ce type de discussion en public peut être dangereux [les personnes associées à la riposte sont également menacées par des milices, voir notre article à ce lien, NDLR]. C’est pourquoi nous passons d’abord par les cercles familiaux de nos bénévoles.

Nous pensons en tout cas que la lutte contre les rumeurs doit passer par les citoyens et que le travail de sensibilisation doit être bénévole. Car les dépenses font croire à un "business Ebola" et font perdre en crédibilité la riposte. En effet, un des slogans qui revient aussi c’est : "No Ebola, no job". En d’autres termes : sans Ebola, il n’y a pas d’argent, donc pas de travail. Derrière, c’est l’idée que certains profiteraient d’Ebola à des fins financières ou d’enrichissement.

Sur Facebook, le collectif publie des photos des personnes décédées d’Ebola pour tenter d’expliquer que la maladie "peut atteindre tout le monde" et qu’elle "existe réellement". Des conférences en direct sont également organisées sur leur page. Elles ne bénéficient pas encore d’une grande audience, mais Matina Mwanack espère que l’initiative gagnera progressivement en visibilité.


C’est la deuxième épidémie la plus grave dans l’histoire du virus à fièvre hémorragique Ebola. Plus de 111 000 personnes ont été vaccinées contre le virus Ebola en République démocratique du Congo depuis sa déclaration en août 2018 dans la localité rurale de Mangina. Pourtant, malgré l’utilisation de ce "vaccin très efficace", selon les derniers chiffres du ministère de la Santé datant du 9 mai, 1 074 personnes sont décédées et 264 cas suspects ont été recensés.

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Cet article a été rédigé par Maëva Poulet (@maevaplt).