Plusieurs dizaines de travailleuses domestiques ont manifesté le 1er mai à Beyrouth contre leurs conditions de travail : victimes de maltraitances, des domestiques immigrées au Liban se suicident ou meurent régulièrement en tentant de fuir le domicile de leur employeur. Et comme la loi libanaise n’autorise pas les étrangers à créer un syndicat, certaines communautés sont contraintes de trouver elles-mêmes des solutions pour s’entraider face aux abus. Notre Observatrice est la coordinatrice de la communauté sri-lankaise.

Le Liban accueille sur son territoire près de 250 000 travailleuses, principalement venues d’Éthiopie, du Sri Lanka, mais aussi du Bangladesh, du Népal et des Philippines. Ces employées ne peuvent obtenir un permis de séjour que dans le cadre d’un système de parrainage appelé "kafala", qui ne figure pas dans le droit du travail. Selon ce système, l’employeur parraine une employée pour une période prédéfinie.

Les "kafils" sont chargés d’accueillir leurs employés, rédiger leur contrat, et régler les modalités de visa. Un "kafil" peut être directement l’employeur, ou une entreprise dédiée au parrainage de ces employées. Ce système les rend totalement dépendantes de leur sponsor : quand la travailleuse arrive sur le territoire libanais, son "kafil" lui confisque son passeport pour toute de la durée de son contrat. Un système qui entraîne de nombreuses dérives.

Quasiment chaque semaine, la presse libanaise rapporte des suicides ou tentatives d’évasion de travailleuses domestiques exploitées, battues, violées, séquestrées par leur employeur. En 2014, l’ONG libanaise KAFA estimait qu’une travailleuse domestique se suicidait chaque mois au Liban.

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Pour faire face aux abus de ce système de la "kafala ", un syndicat de travailleurs domestiques a été créé en 2015. Néanmoins, le ministère du Travail a refusé de le légaliser, arguant que la loi libanaise n’autorise pas les étrangers à se syndiquer.

Se sentant livrées à elles-mêmes, certaines communautés se sont constituées en réseau pour s’entraider. Thania, une travailleuse sri-lankaise, a monté en 2017 une communauté de travailleuses activistes constituées de 35 personnes :

"Nous disons aux Libanais : 'nous sommes des êtres humains comme vous, respectez-nous !'"

Je suis arrivée pour la première fois au Liban il y a 27 ans. Je me rappelle que dès mon arrivée à l’aéroport, des agents nous avaient mis, avec une soixantaine de personnes, dans une cellule après avoir confisqué nos passeports, et avaient fermé la porte à clé en attendant que nos employeurs viennent nous chercher. Nous étions traités comme du bétail.

De nos jours, en 2019, ils entassent les travailleuses dans une pièce à l’aéroport, jusqu’à l’arrivée de leurs employeurs. Rien n’a changé. Ils ont juste remplacé la clé par des agents de sécurité qui vous surveillent et vous empêchent de quitter la pièce. C’est aberrant.

C’est à partir de ce constat que je me suis dit qu’il fallait agir. Comme j’ai eu la chance d’avoir un employeur bienveillant, qui m’a encouragée à mener d’autres activités en parallèle de mon travail, j’ai décidé de monter cette communauté avec des compatriotes.

Je suis constamment en contact avec l’ambassade du Sri Lanka, je négocie avec eux régulièrement pour obtenir des documents aux Sri-Lankaises, surtout celles qui n’ont pas le droit de renouveler leurs passeports par exemple, car leur résidence au Liban est expirée.

Si, par exemple, une personne n’a pas les moyens de se payer un billet d’avion pour rentrer chez elle, nous organisons une collecte pour le lui acheter. Nous nous efforçons aussi d’inscrire les enfants à l’école, de fournir un abri et de la nourriture aux plus démunies.

À l’occasion la fête du travail, le 1er mai dernier, nous avons participé à la marche des travailleuses immigrées. Le but était de faire connaître notre cause et réclamer l’abolition du système injuste de la "kafala", à cause duquel de nombreuses travailleuses ont été transformées en esclaves.

Images de la manifestation des domestiques immigrées à Beyrouth, lors de la fête du travail, le 1er mai dernier.


Images de la manifestation des domestiques immigrées à Beyrouth, lors de la fête du travail, le 1er mai dernier.

Récemment, nous sommes venues en aide à une Sri-Lankaise qui a tenté de se suicider en ingurgitant de la lessive. Elle n’en pouvait plus car son employeur ne la payait pas et l’obligeait à travailler de six heures du matin jusqu’à minuit passé. Elle était très mal en point. Nous l’avons fait hospitaliser à l’hôpital Rafik Hariri à Beyrouth, avec l’aide de la Croix-Rouge, et elle y a été soignée. Peu de temps après, nous lui avons acheté un billet d’avion pour qu’elle puisse rentrer au Sri Lanka [Thania avait fait refaire un nouveau passeport par l’ambassade, NDLR].

Exposition-vente organisée par des travailleuses sri-lankaises, à Beyrouth, fin avril.

Nous organisons également régulièrement des cours pour les Sri-Lankaises en difficulté : des cours d’informatique, fabrication d’objets artisanaux, musique, confection de robes, etc.

Avec ces activités culturelles, nous essayons aussi de montrer aux Libanais que nous avons une culture, une gastronomie. Nous leur disons que nous sommes fières de notre histoire. Nous leur disons : 'Nous sommes des êtres humains comme vous, respectez-nous !'.


Des travailleuses sri-lankaises ont monté cette pièce de théâtre à Beyrouth pour dénoncer l'exploitation des travailleuses immigrées.

Grâce au soutien de son employeur, Thania a pu s’inscrire à une école de cuisine réputée au Liban, Al-Kafaat, où elle a pu obtenir un diplôme de cheffe. Mais pour l’instant, aucun restaurant n’a voulu l’embaucher.

"Ils refusent de recruter des personnes de nationalité sri-lankaise à un poste aussi valorisé" affirme-t-elle.

Le ministre du Travail libanais, Camille Abousleiman, a affirmé récemment qu’il allait travailler à abolir le régime de kafala, qu’il a qualifié d’ "esclavage moderne". Il a en outre annoncé avoir mis en place une commission pour améliorer les conditions des travailleurs immigrés.