À Paris, la manifestation du 1er-Mai a été le théâtre d’affrontements violents entre policiers et manifestants, comme en attestent de nombreuses vidéos. L’une d’elles – vue des centaines de milliers de fois – montre un policier introduisant une matraque télescopique dans le pantalon d’un manifestant, au niveau de la zone anale. Selon un professeur de droit pénal, le policier pourrait encourir une peine de 3 ou 5 ans d’emprisonnement. La préfecture a annoncé avoir saisi l’IGPN, la police des polices.

La scène s’est déroulée sur la place Pablo Picasso, au croisement de la rue Delambre, du boulevard du Montparnasse et du boulevard Raspail, le 1er-Mai, à 14h38, comme le montrent deux vidéos.


L’une d’elles, publiée par le journaliste d’investigation David Dufresne, a été modifiée graphiquement avec effet de ralenti, et dure 55 secondes (version originale ici). L’autre est visible dans un reportage du journaliste reporter d’images Clément Lanot, de 13’29 à 14’28.



Que montrent les vidéos ?

On y voit un policier en uniforme participer à l’arrestation d’un individu vêtu de noir. Il est entouré d’au moins sept collègues, certains également en uniforme complet et d’autres en civil, avec un brassard orange siglé "police". L’individu n’est pas menotté et résiste vigoureusement à son interpellation. Il tente de rester au sol et s’agrippe aux chevilles des policiers.


À partir de 14’11 – dans le reportage de Clément Lanot – ce policier insère une matraque télescopique dans le pantalon du manifestant, au niveau de la zone anale, et effectue deux mouvements de bascule avant de la retirer à 14’17. Comme on peut le voir dans cette vidéo, la matraque a été glissée entre le pantalon et le caleçon du manifestant : elle n’a donc pas été en contact avec la peau.


Le manifestant est ensuite traîné au sol par le groupe de policiers jusqu’à ce que la vidéo s’arrête.

L’IGPN saisie par la préfecture de police

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, la préfecture de police a indiqué que le préfet avait saisi l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour enquêter sur ce cas, et qu’elle ne s’exprimerait pas davantage sur le sujet, étant donné qu’une enquête est en cours.

L’IGPN, qui contrôle et enquête sur le travail des policiers, a été saisie "plus de 200 fois" depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, note le professeur de droit pénal Olivier Cahn, également interrogé par notre rédaction. Selon lui, aucune de ces enquêtes n’a encore abouti à une condamnation.
 
Ce geste est-il légal ?

Pour ce juriste et l’avocat Vincent Ollivier, aussi contacté par notre rédaction, ces images montrent un geste qui pourrait relever de l’article 222-13 du Code pénal : celui-ci prévoit 3 ou 5 ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende en cas de violences aggravées commises par un individu. Ces violences comportent ici une circonstance aggravante, car commises "par une personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions ou de sa mission".

Cependant, les circonstances exactes de cette opération de maintien de l’ordre restent méconnues. "On ne sait pas ce que l’individu arrêté a fait, on n’a pas non plus la certitude que ce policier a effectué ce geste volontairement ou simplement ‘dans le feu de l’action’. Ces paramètres peuvent sensiblement influencer le verdict", estime Olivier Cahn.

"Je ne connais pas les détails, mais ce geste pourrait aussi être inscrit dans une nomenclature des gestes d’usage, dans les manuels d’instruction des forces de l’ordre, avec les étranglements, les clefs de bras, c’est-à-dire ces gestes techniques que l’IGPN considère comme de la violence légitime et justifiée", note Vincent Ollivier. Si tel était le cas, le policier serait probablement relaxé.

Les deux juristes estiment en tout cas que la scène ne devrait pas être juridiquement qualifiée de viol ou d’agression sexuelle, compte tenu du fait que la pénétration anale n’est, a priori, pas visible et que le policier n’avait, a priori, pas l’intention d’imposer un rapport sexuel à cet individu. Ils rejettent également l’éventuelle circonstance aggravante de la "violence en réunion", puisqu’un seul policier a effectué ce geste, manifestement sans concertation avec ses collègues.

Les brigades mobiles impliquées

Selon Olivier Cahn, les policiers visibles dans cette scène font partie de l’une des nombreuses brigades mobiles déployées dans la manifestation du 1er-Mai. Leur objectif est d’arrêter les manifestants les plus violents en entrant à l’intérieur du cortège. Selon lui, cette méthode de maintien de l’ordre a été généralisée relativement récemment, avec la nomination du nouveau préfet de Paris, Didier Lallement, le 18 mars dernier.

"Cette méthode a une histoire. À chaque fois qu’on l’a utilisée de façon généralisée, on a eu des incidents graves, avec ce qu’on a appelé les voltigeurs sous Maurice Papon, Charles Pasqua et sur la place Bellecour à Lyon en 2010 [nom qui renvoie à des unités de police à moto, qui effectuent des actions ponctuelles au sein des cortèges, créées suite aux manifestations de mai 68, NDLR]. C’est une méthode plus musclée, mais à mon sens pas vraiment plus efficace. Elle génère ces incidents qui ternissent l’image de la police, desservent ceux qui se comportent bien. On voit bien par ailleurs que ça n’apporte pas de solution concrète : les manifestations et les violences continuent. Et dans l’histoire, c’est quasi systématique : quand les policiers deviennent plus violents, les manifestants en face font de même".

Vendredi 3 mai, la préfecture de police de Paris a également saisi l’IGPN pour deux autres vidéos tournées le 1er-Mai dans le cortège parisien. On y voit un policier en train de gifler violemment un manifestant et un membre des forces de l'ordre qui lancerait un pavé en direction des manifestants.

Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas)