Observateurs


Des centaines de Béninois sont descendus dans les rues de Cotonou, mercredi 1er et jeudi 2 mai, après des élections législatives organisées en l’absence de l’opposition et marquées par une abstention record. Au moins deux personnes sont décédées dans des heurts entre forces de l’ordre et manifestants. Dans la soirée de jeudi, le calme était revenu dans la capitale économique, mais nos Observateurs restent sur leurs gardes.

Dans la nuit de mardi à mercredi, la Commission électorale nationale autonome (Céna) du Bénin avait annoncé les résultats préliminaires des élections législatives du 28 avril, avec un taux de participation de 22,99 %, le plus bas de l’histoire du pays, réputé comme un exemple de démocratie en Afrique de l’Ouest. Jamais ce taux n’était descendu sous la barre des 50 % depuis que le Bénin est entré en démocratie, en 1990.


Seuls deux partis s'affrontaient, tous deux proches du pouvoir, le Bloc Républicain et l'Union Progressiste. L'opposition, elle, n'avait pas été autorisée à participer, officiellement pour n'avoir pas respecté le nouveau code électoral. Les leaders de l’opposition avaient appelé au boycott du scrutin et l’ancien chef de l'État, Thomas Boni Yayi (2006-2016) avait qualifié la forte abstention de "désaveu" et appelé le président Patrice Talon à annuler le scrutin.

Comment se sont déclenchés les heurts ?

Dès mercredi après-midi, des informations relayées par des habitants et sur les réseaux sociaux faisaient craindre l’arrestation de Thomas Boni Yayi. Pour l’empêcher, des centaines de manifestants ont dressé des barricades enflammées autour de sa résidence, encerclée par la police, dans le quartier de Cadjehoun à Cotonou.

Marc (pseudonyme) est l’un des leaders de la jeunesse de Cadjehoun, il a été l’un des premiers à se mobiliser :
 
Dans le quartier, nous avons vu des mouvements de la part de policiers qui se déplaçaient vers le domicile de l’ancien chef de l'État. Ce n’était pas habituel. Le bouche-à-oreille a fonctionné et plusieurs habitants se sont regroupés de peur que Boni Yayi ne soit victime d’une arrestation arbitraire. Car dans le contexte actuel, nous avons peur pour notre démocratie.

Les autorités affirment de leur côté que la rumeur de l'arrestation était une "fausse information". Mais rapidement, la manifestation dégénère : des partisans de Boni Yayi se mettent à jeter des pierres sur les forces de l’ordre qui répondent par des tirs de gaz lacrymogène. Une personne est morte des suites de ses blessures jeudi matin.

Dans le nord du Bénin, à Kandi, un jeune homme a également été abattu par des tirs de l'armée mercredi soir, selon l’Agence France presse. Dans cette ville, des manifestants avaient mis le feu à une usine de coton, un secteur dans lequel le président Patrice Talon a fait fortune avant de se lancer en politique.
 

"Expliquer ce soulèvement uniquement par les élections législatives serait se voiler la face"

Le lendemain, jeudi 2 mai, devant la résidence de l’ancien chef de l'État, l’ambiance est à nouveau tendue. Plusieurs personnes contactées par notre rédaction dès 9 heures du matin témoignent d’un face-à-face entre des opposants et des forces de l’ordre. Des violences éclatent finalement en fin de matinée. Notre Observateur Zoul Abdoulaye, 26 ans, a traversé Cotonou du quartier d’Akpapa à celui de Cadjehoun pour se rendre compte de la situation :
 
Vers midi, j’ai vu un attroupement près d’un concessionnaire de voitures de luxe à Akpapa [qui appartiendrait à Patrice Talon selon les manifestants, NDLR]. Déjà mercredi, une annexe de ce concessionnaire avait été vandalisée. Quand je suis arrivé devant la résidence de Boni Yayi, vers 11 heures, il n’y avait pas d’altercations.


Tout a commencé vers 13 heures, quand la police s’est mise à déloger les personnes présentes avec des rafales de tirs [le ministère de l'Intérieur a confirmé l'utilisation d'armes létales, NDLR]. Les manifestants eux scandaient "Démission Talon !", "Assez !" sur le boulevard principal du quartier.


C’était très confus, des personnes étaient par terre, sûrement parce qu’elles étaient blessées. Plus personne ne pouvait avancer, la police et l’armée – venue en renfort – les empêchaient de progresser sur le boulevard, notamment avec des camions jetant de l’eau.


Je pense qu’ils sont intervenus aussi fortement car des messages sur les réseaux sociaux indiquaient que la population allait tout saccager. En effet, il y a eu des dégâts, les opposants s’en sont pris à un taxi de la société “Bénin-Taxi” [un projet lancé par le président Talon, NDLR]. La veille, ils ont vandalisé des stations essences et des guichets de banque.


En fait, je crois qu’expliquer ce soulèvement uniquement par les législatives serait se voiler la face. Les gens, pour beaucoup issus de classes populaires, s’en sont pris à des infrastructures qui représentent aussi, selon eux, "le pouvoir de l’argent". Patrice Talon, ancien homme d’affaires, est considéré par une partie de la population comme quelqu’un qui veut diriger le pays "comme une entreprise" et qui n’est pas à l’écoute de la population. Son programme social est mince. Or, les jeunes font face à un chômage massif et un manque d’opportunités. Pour ma part, c’est la première fois que je vois une telle tension au Bénin. Nous ne sommes pas habitués à ça ici.


Vidéo prise par notre Observateur jeudi 2 mai 2019 à Cotonou.

Un tournant autoritaire

En trois ans, le président Patrice Talon s’est mis à dos une bonne partie de la classe politique et des électeurs. Cet homme d’affaires, classé 15e plus grande fortune en Afrique sub-saharienne, est accusé d’instrumentaliser la justice et d'éliminer des adversaires politiques. Des ONG béninoises ou internationales comme Amnesty dénoncent des "arrestations arbitraires", "des manifestations réprimées" avant le scrutin, la coupure d'internet le jour du vote.


Si les rues de Cotonou avaient à peu près retrouvé leur sérénité jeudi dans la soirée et ce vendredi matin, la colère est pourtant encore présente. Marc (pseudonyme), le leader de la jeunesse de Cadjehoun, qui était de retour derrière les barricades jeudi, prévient :
 
Boni Yayi a peut-être fait des erreurs, mais il nous a permis des avancées sociales [la gratuité de l’école primaire et des césariennes dans les hôpitaux publics, la microfinance, NDLR]. Et c’était un pacifiste. Maintenant, moi j’ai honte pour mon pays. Nous en avons ras-le-bol et le niveau de colère est tel qu’il ne va pas disparaître pas de suite.



La Cour constitutionnelle a proclamé jeudi 2 mai au soir les résultats définitifs des législatives. Elle avance un taux de participation de 27,1 %, un chiffre plus élevé que les 23 % précédemment évoqués par la Commission électorale. L’Union progressiste et le Bloc républicain ont obtenu respectivement 46 et 37 députés, qui devraient prendre leurs fonctions le 15 mai.

Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).