Les autorités françaises ont accusé un groupe de manifestants d’avoir "attaqué" l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, en marge des traditionnelles manifestations du 1er-Mai. Grâce à des témoignages et des images amateur recueillies par plusieurs médias et journalistes indépendants, il s’avère que les manifestants cherchaient à fuir les charges policières et les gaz lacrymogènes.

Des dizaines de milliers de personnes se sont réunies à Paris le 1er-Mai pour la fête des travailleurs et des travailleuses, traditionnellement célébrée par les principaux syndicats français sous forme de grande manifestation. Cette année, de nombreux Gilets jaunes se sont joints au cortège pour continuer de porter leurs revendications sociales. Se sont joints à eux également des black blocs, des manifestants qui adoptent une méthode violente de confrontation avec les forces de l’ordre et de destructions de lieux symbolisant le capitalisme.

Ce défilé a été le théâtre d’affrontements entre policiers et manifestants, qui se sont à un moment introduits dans l’enceinte d’un hôpital. Les autorités françaises ont accusé un groupe de manifestants d’avoir "attaqué" l’hôpital et menacé patients et personnel. En fait, ils cherchaient à fuir les charges de la police et les gaz lacrymogènes.

Ce qu’ont déclaré les autorités françaises

Le soir de la manifestation du 1er-Mai, le ministre français de l’Intérieur, Christophe Castaner, a déclaré que l’hôpital de la Pitié-Salpetrière et son personnel soignant avaient été "attaqués" par des black blocs. "Des infirmières ont dû préserver le service de réanimation, nos forces de l’ordre sont immédiatement intervenues pour, au fond, sauver le service de réanimation".

Les réactions indignées des différentes autorités concernées ont suivi, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, arguant que "s’en prendre à un hôpital est inqualifiable" et le Premier ministre, Édouard Philippe, ajoutant que "vouloir s’introduire dans un hôpital de cette façon n’est pas excusable".

Le directeur du groupe hospitalier (AP-HP) dont dépend l’hôpital, Martin Hirsch, a mentionné l’existence d’images de vidéo surveillance "absolument édifiantes" et a décrit la tentative d’intrusion : "alors que s’interposaient des infirmières, un interne […] qui tenaient la porte avec toute la force qu’ils pouvaient avoir en criant ‘attention, ici il y a des patients’ […] Il aurait pu se produire un drame dont je n’ose même pas imaginer les conséquences".

À la suite de cette intrusion, une trentaine de personnes ont été placées en garde à vue pour "attroupement en vue de commettre des dégradations ou des violences" et une enquête a été ouverte par le parquet de Paris.
 
Des manifestants ont-ils "attaqué" le service de réanimation ?

Face à ces déclarations, de nombreux manifestants ont exprimé leur indignation sur les réseaux sociaux, expliquant qu’ils cherchaient plutôt à fuir les opérations de maintien de l’ordre, jugées disproportionnées, et le gaz lacrymogène très présent dans l’air.

Une version des faits confirmée par des témoignages et des images récoltées par plusieurs médias, notamment le journaliste d’investigation David Dufresne et Checknews, le service de vérification des informations du journal Libération.

Comme le montrent plusieurs vidéos amateur (visibles ici et ici), le groupe de manifestants, une fois dans l’enceinte de l’hôpital, a été "pris en tenaille" par deux groupes de policiers et est monté sur une plateforme métallique, en haut de laquelle se trouvaient des infirmiers du service de réanimation.


Ils se sont dirigés vers eux, mais les infirmiers leur ont signalé qu’ils ne pouvaient pas entrer dans le service de réanimation puisque les patients qui s’y trouvent sont très fragiles.
 
Vidéo tournée le 1er mai dans l'enceinte de l'hôpital par un aide-soignant, qui a ensuite transmis la vidéo au Gilet jaune Nejeh Ben Farhat avant qu'elle soit authentifiée par le journaliste David Dufresne.  

Des manifestants loin de ressembler à des black blocs
 
Pendant moins de sept secondes, une à deux personnes ont tenté d’ouvrir la porte, tenue fermée par plusieurs membres du personnel. Les manifestants présents à cet endroit, et visibles dans plusieurs vidéos, ne ressemblent pas à des black blocs, des manifestants qui affrontent violemment les forces de l’ordre, généralement vêtus de noir et masqués.

Sur les images tournées par un employé de l’hôpital, aucun manifestant n’a le visage masqué, plusieurs portent un gilet jaune et ce sont deux hommes âgés, visiblement paniqués, qui insistent pour rentrer dans un second temps. Les infirmiers tentent de les rassurer : "ils [les policiers] ne vont rien vous faire !". Une fois les manifestants partis sous escorte policière, un infirmier souligne que "les policiers les avaient pris en tenaille, la seule issue c’était ici".

Par ailleurs, plusieurs infirmiers et médecins interrogés le lendemain par le HuffPost ont expliqué que cet incident était "très court", "sans danger" manifeste et ont écarté le scénario d’une "attaque".

"On ne s’est pas sentis en danger plus que cela. [...] Cela s’est calmé très vite. Les forces de l’ordre ont été efficaces. On n’a pas senti plus d’agression que cela. Sur le moment, c’est l’effet de masse qui a été la surprise au début. Très vite, il y a même eu des gens qui ont essayé de calmer le jeu", a témoigné Gwenaelle Bellocq, une aide-soignante au service de réanimation, auprès du HuffPost.

Conclusion : il paraît erroné d’affirmer que ce groupe de manifestants a voulu attaquer l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, bien que quelques-uns ont effectivement essayé de rentrer dans le bâtiment pour fuir les policiers.

Y a-t-il eu des dégradations ?

Le lendemain de la manifestation, un médecin travaillant dans cet hôpital, Mathieu Raux, a signalé à la télévision plusieurs dégradations, à la fois dans son bâtiment, dans son service et d’autres.

"On a eu à déplorer deux heures [après l’entrée des manifestants dans la cour], la perte de l’ensemble du matériel, vandalisé, du service informatique du service de chirurgie digestive", a-t-il déclaré.
 

Par ailleurs, un journaliste de la chaîne de télévision LCI a rapporté sur Twitter des dégradations la veille de la manifestation.

Selon les informations recueillies par Checknews, il y a bien eu des dégradations dans une autre partie de l’hôpital, dans la nuit du 30 avril au 1er mai. Mais ces dernières n’auraient rien à voir avec les manifestations et seraient le fait d’un SDF en état d’ébriété.

Un chirurgien du service en question, Fabrice Ménégaux, a nuancé ces propos auprès de Checknews, affirmant qu’un vidéoprojecteur avait été arraché d’un faux plafond mais que rien ne permettait de faire le lien entre ce vol et l’entrée des manifestants dans la cour de l’hôpital. Il a affirmé "ne pas faire de lien entre la présence des manifestants et la disparition du vidéoprojecteur" et ajouté que "la présence de personnes étrangères au service n’a pas été constatée"dans le service quand les manifestants se trouvaient dans la cour (de 16h18 à 16h45)".

"À ce stade, aucun lien ne peut être fait entre l’intrusion des manifestants et ce vol", confirme par ailleurs un mail interne envoyé aux personnels de l’AP-HP, consulté par Checknews.

Conclusion : rien ne permet d’affirmer que des manifestants ont commis des dégradations dans l’hôpital dans l’après-midi du 1er mai.