La dernière vidéo à avoir agité les réseaux sociaux date du 28 mars et a fait plus de 90 000 vues : un homme se fait fermement réprimander par une jeune femme qui, accompagnée d’une policière en civile, l’accuse de l’avoir touchée de façon déplacée. Les rames bondées des métros des grandes villes chinoises n’échappent pas aux frotteurs et autres pervers. Mais selon notre Observatrice, depuis que la vague #metoo a déferlé en Chine, les victimes ou témoins hésitent de moins en moins à afficher les agresseurs sur les réseaux sociaux.

Cette vidéo ne fait pas figure d’exception sur le net chinois. Sur Weibo, équivalent de Twitter en Chine, les publications relatives aux harcèlements sexuels dans le métro et dans le bus sont désormais chose courante.

Dans une autre vidéo, on aperçoit un homme toucher allègrement les seins de sa voisine de train, endormie. Après une coupure, le passager qui le film s’approche pour le frapper : "sale porc, je te filme depuis un moment" lui lance-t-il.
 

Apparue à l’origine en mai 2018, sur le réseau social Douyin (équivalent de Tik Tok en Chine), la vidéo est vite devenue virale : elle a été vue et partagée plusieurs dizaines milliers de fois sur différents sites et elle était encore partagée début 2019.

"#HarcèlementDansLeMétro"

Dans cet autre post paru le 16 novembre 2018 sur Weibo, une femme raconte s’être faite harceler par un homme venu s’asseoir à côté d’elle dans le métro. 

"Dès qu’il est entré, cet homme est venu se coller à côté de moi. Il a retiré son manteau et l’a mis sur ses genoux. Ensuite il a commencé à en sortir sa main, et l’a posée sur ma cuisse. Du coup, j’ai utilisé mon sac pour le repousser, il a fait comme si rien ne s’était passé et a commencé à jouer avec son portable. Après avoir joué un moment, il a recommencé l’air de rien, en faisant semblant de s’endormir. A chaque fois que le métro s’arrêtait, il venait se coller à ma cuisse comme un morceau de boue. Finalement j’ai utilisé mon sac pour l’écarter plus directement, mais il revenait sans relâche. Je me suis préparée à lui crier dessus, mais je n’ai pas osé."

Des "mains de cochons" qui se répandent

En Chine, les témoignages relatifs au harcèlement sexuel se regroupent également sous le hashtag "#咸猪手#" ou littéralement "mains de cochons qui se répandent", qui désigne des personnes aux comportements obscènes et grossiers. Sur internet le mot est devenu courant pour faire référence à des mains baladeuses. Sur Weibo, le mot clé rassemble un certain nombre de récits de personnes témoignant être victime ou témoin de harcèlement. La plupart des scènes ont lieu dans les transports en communs.

Une publication rapportant l’histoire d’un homme nommé Monsieur Li (l’un des patronymes le plus courant en Chine) qui s’est interposé entre une jeune fille et son agresseur dans le métro de Wuhan, avait fait le tour du réseau social en 2015. Reprise par certains médias à l’époque, l’histoire a refait surface en 2018, au moment où la vague #metoo touchait les réseaux sociaux occidentaux. Ce témoignage, partagé des centaines de fois, est très souvent accompagné de l'image ci-dessous, sans qu’il puisse être possible de savoir qui est l’auteur des photos ni de prouver la véracité du récit. Mais il reste que l’histoire de Monsieur Li est très souvent utilisée par les internautes chinois en réaction à des publications évoquant le harcèlement dans les transports, comme une référence indiquant le comportement à suivre en cas d’agression sexuelle dans les transports.

"[Une jeune fille rencontre une main de cochon dans le métro, un passager bien attentionné se met entre elle et son agresseur] Au moment où Monsieur Li entre dans le métro à Wuhan, il découvre qu’un homme sort sa main de cochon pour harceler une jeune fille. Après s’être assurée que les deux personnes ne se connaissent pas, Monsieur Li a sorti son téléphone portable et a immortalisé le comportement de l’homme. Ensuite, il tire la jeune fille vers lui et se met entre elle et lui pour la protéger. Une bonne personne sait ce qui est juste et a le courage de le faire !"

Pour lutter contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun, certaines communes, comme celle de Shenzhen, ont mis en place des patrouilles de police spécialement dédiées à la traque des délinquants sexuels et des campagnes officielles s’engagent en faveur des victimes.

Un mouvement qui résiste à la censure

Mais bien souvent, les victimes font face souvent à l’inaction de la police, et au vide de la loi chinoise, qui ne punit pas le harcèlement sexuel. La police est cependant parfois mise en porte-à-faux dans les témoignages des victimes, comme dans cette publication datant du 20 janvier 2019 : la victime dénonce le comportement conciliant de la police du métro de Shanghai envers son agresseur. Dans la vidéo, on la voit interpeller un homme en colère. La police au milieu de la dispute semble ne pas maitriser la situation. Vite devenue virale, la vidéo a incité d’autres personnes à dénoncer des faits similaires.

 "Je continue d’exposer le #HarcèlementSexuelDansLeMetro (...). Ce co***rd a attendu que je rentre dans l’ascenseur du métro et que je regarde mon téléphone pour venir soudainement poser ses mains autour de ma taille. J’ai crié sous l’effet de la surprise, il m’a relâchée comme si de rien était, et est parti. Quand je l’ai interpellé, il est resté près de moi afin de faire croire aux autres passagers que l’on se connaissait. Quand je lui ai dit bien fort que je comptais le tirer par le col jusqu’à la police, il a menacé de me frapper. J’ai (....) accepté la médiation de la police qui a décidé qu’il devait s’excuser et c’est tout. Je m’adresse à toutes les filles qui prennent le métro. Face à ce comportement, il faut être intransigeante ! Dès les premiers instants, donner l’alerte et avertir la police, ne pas laisser les autres passagers croire que vous vous connaissez personnellement, sinon d’autres choses plus graves risquent d’arriver. Même si la loi actuelle ne permet pas de châtier correctement ce genre de co***rd, au minimum défendez vous, au mieux faites ce qu’il faut faire. Les intimider un peu est aussi une bonne chose. "

"La plupart des femmes qui se font harceler dans les transports publics se taisent"

Li TingTing est une activiste féministe chinoise, aussi connue sous le pseudonyme Li Maizi. Elle s’est faite connaitre en participant aux toutes premières campagnes contre les violences envers les femmes en 2012. A l’occasion de la Saint Valentin cette année-là, accompagnée de deux de ses amies, elle a notamment défilé sur une des places les plus passantes de Pékin en tenue de mariée ensanglantée. En 2015, elle a été emprisonnée pendant 37 jours avec quatre autres militantes, alors qu’elles s’apprêtaient à mener une campagne contre le harcèlement sexuel dans les transports publics pour la journée internationale du droit des femmes.

Il y a quelques années, j’étais avec mon amie dans le bus. Un homme s’est mis à lui toucher les seins. Elle a dû mettre le tranchant de sa carte de transports entre sa poitrine et lui afin de la piquer, ce qui a permis de l’éloigner. Beaucoup de ses amies ont eu affaire à ce genre de comportement. Mais beaucoup moins dans les transports que dans la sphère privée.

Comme je travaille sur le sujet, j’ai entendu beaucoup d’histoires. La plupart des femmes qui se font harceler dans les transports publics se taisent. Une femme a déjà été frappée par son agresseur après avoir riposté, une autre s’est retournée d’un coup et a giflé son agresseur ce qui est une plutôt bonne réponse je trouve. Dans tous les cas, les gens commencent à partager ces histoires, les femmes se rassemblent, créent des communautés en ligne et peuvent en parler.

"En Chine, #metoo a vraiment décollé début 2018"

La dénonciation des harcèlements commis dans les transports va de pair avec l’émergence du mouvement #Metoo en Chine. Selon Li Ting Ting, le mouvement anti-harcèlement en Chine a réellement pris forme en 2018. C’est d’abord une trentenaire qui a dénoncé son ancien maitre de thèse qui l’aurait lourdement harcelé sexuellement une douzaine d’années auparavant lorsqu’elle étudiait à l’université de Beihang à Pékin

Beaucoup de victimes se sont ensuite mobilisées pour dénoncer des faits similaires. Depuis janvier 2018, plusieurs scandales de harcèlement ont éclaté successivement en Chine, atteignant un pic pendant l’été. Une grande partie concernait des personnes influentes comme le célèbre Zhu Jun, présentateur phare du grand gala du nouvel an chinois, des professeurs et directeurs d’universités ou des chefs d’entreprises. Les autorités ont essayé de limiter l’impact de tels scandales, notamment en empêchant ces sujets d’apparaitre sur les réseaux sociaux. Mais la censure chinoise a vite été dépassée par le phénomène. Tous les contenus liés aux harcèlement n’ont pas pu être supprimés. Des collectifs et organisations de victimes se sont formés. Surtout, les informations se sont massivement propagées notamment chez les Chinois de l’étranger, puis à Taiwan et à Hong Kong, où internet est plus libre. 

Li TingTing reprend :

Malgré la censure, la campagne #Metoo fonctionne en Chine, car la cause féminine touche une grande partie de la population. Même si ce que nous écrivons est rapidement supprimé par la censure, nos idées autour de la violence genrée ont le temps de se propager. C’est aussi pourquoi nous avons été libérées en 2015. Les gens ne comprenaient pas pourquoi quatre femmes étaient arrêtées alors que l’égalité entre les hommes et les femmes est inscrite dans la Constitution. On nous a soutenu en Chine comme à l’étranger. C’est là que je me suis rendu compte de ce qu’était la sororité. Nous pouvions ensemble lutter contre le harcèlement sexuel.

Aritcle écrit par Alice Hérait @AliceHerait