Observateurs

Une centaine de médecins et infirmiers congolais impliqués dans la riposte contre le virus Ebola ont manifesté mercredi 24 avril à Butembo, l’épicentre de l’épidémie dans l’est de la République démocratique du Congo. Ils demandent aux autorités de garantir leur sécurité. La semaine dernière, un nouveau centre a été attaqué par des hommes armés et un médecin camerounais de l'OMS a été tué, dans un contexte de défiance de la population envers les équipes médicales et le virus qu’elles combattent.

C’est la deuxième épidémie la plus grave dans l’histoire de ce virus, qui provoque des fièvres hémorragiques mortelles dans près de 40 % des cas. Dans la province du Nord-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo, Ebola a tué 885 personnes depuis sa déclaration le 1er août dans la localité rurale de Mangina. La zone de Beni et Butembo-Katwa est désormais l’épicentre de l’épidémie.


Dans ces deux localités voisines, la "riposte" s’est cependant heurtée à une forte méfiance de la population, se traduisant dès le mois d’octobre par des scènes de violence envers les équipes médicales puis par des attaques contre des Centres de traitement (CTE) fin février-début mars. Le 19 février, un infirmier était assassiné à Vuhovi, à 15 kilomètres de Katwa, par un groupe d’hommes armés d’arcs et de flèches.

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La semaine dernière, vendredi 19 avril, c’est un médecin camerounais de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) qui a été tué lors de l’attaque d’un hôpital à Butembo par des hommes armés. Le docteur Richard Valery Mouzoko Kiboung, un épidémiologiste camerounais, participait à une réunion avec son équipe au sein de l’hôpital des cliniques universitaires de Butembo "lorsque trois hommes armés ont fait irruption dans la salle et ont ouvert le feu", selon un bulletin du ministère de la Santé.


Selon plusieurs témoignages, un véhicule de la riposte a également été incendié.


Les hommes armés se sont d'abord fait passer pour des malades avant d'attaquer, rapporte RFI. Deux autres personnes ont été blessées dans l'attaque, mais vendredi leur état "semblait stable" d'après l'OMS.


Dans cette région en proie à des conflits armés, cette hostilité s’explique, selon nos Observateurs, par le "traumatisme des populations" après plusieurs années de violence et "l'instrumentalisation politique" de la maladie. Dès le début de l'épidémie, des rumeurs – avançant que la maladie pouvait avoir été montée de toutes pièces pour générer du profit ou que les vaccins étaient conçus pour décimer la population – ont été partagées. Peu avant les élections, des leaders politiques avaient également estimé dans les médias qu’Ebola était une invention faite à des fins politiques.


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"Ici, la question financière est toujours associée à l’insécurité"

Pour Umbo Salama, journaliste à Butembo, cette hostilité s’explique aussi par les données financières en jeu dans la lutte contre Ebola :

Si vous parlez positivement de la riposte contre Ebola, vous êtes aussitôt considéré comme corrompu par les équipes de riposte. Il y a ce sentiment très ancré chez certains que ces médecins se feraient de l’argent avec cette maladie et n’auraient donc pas intérêt à endiguer totalement l’épidémie. La question financière est à mon sens au cœur des frustrations et des questionnements : des habitants s’étonnent des fonds internationaux qui sont versés et de ces agents qui circulent en véhicules 4x4 dans la ville, ce qui est perçu comme un comportement "arrogant". Ils ont en fait l’impression que beaucoup d’argent est en jeu, et dans cette région déjà en proie à des conflits, la question financière est toujours associée à l’insécurité.

"Ces derniers jours, des agents sont restés à leur hôtel à cause de ces menaces"

Pour alerter les autorités et demander plus de protection, des infirmiers et médecins congolais sont descendus dans la rue, mercredi 24 avril, à Butembo. Le Dr Adelard Kalima, président de la cellule locale de l’Ordre des médecins, y a participé. Il assure que les menaces envers l’équipe de la riposte sont constantes :

Dans la ville de Butembo, Ebola est en train de décimer la population. Pourtant, une partie des habitants estiment que cette maladie "n'existe pas". Nous avons enregistré plusieurs attaques contre des centres de traitement et contre le personnel de la riposte qui, soit disant, serait "responsable des décès".

Dans ce contexte nous ne pouvons plus travailler, c’est pourquoi nous avons organisé cette marche. Un mémorandum a également été remis aux autorités. Il se décline en quatre points. D’abord nous voulons que la sécurité du personnel soignant soit assurée à la fois aux abords des centres mais aussi que les médecins et infirmiers puissent rentrer chez eux sans être inquiétés car nous recevons régulièrement des messages de menaces.


Pas plus tard qu’hier [mardi 23 avril, NDLR], des individus se sont introduits dans la maison d’un agent de la riposte pour l’intimider. Depuis samedi, des agents sont restés à leur hôtel à cause de ces menaces. Nous avons donc travaillé en effectif réduit ces derniers jours.

Nous voulons aussi que des enquêtes soient diligentées pour retrouver les auteurs de ces attaques. Troisièmement, nous souhaitons qu’un dialogue social soit organisé avec les habitants : il faut que nous puissions faire comprendre que nous sommes là pour sauver des vies, et non tuer. Enfin, qu’une prime soit allouée à tous les personnels soignants qui travaillent dans la zone pour les risques qu’ils prennent.


Nous souhaitons que ces revendications soient rapidement mises en application, sans quoi nous ferons grève début mai. Cette mobilisation visait aussi à faire prendre conscience aux habitants de notre travail. Certains, nous le savons, sont inquiets de la présence d’expatriés [qu’ils soupçonnent parfois d’avoir volontairement introduit la maladie dans la région pour les décimer, NDLR]. Or, ces expatriés ne font pas le travail à notre place, mais sont là pour nous aider.

Le soir-même, après la manifestation, les forces de l'ordre ont annoncé l'arrestation d'onze auteurs présumés de l'attaque armée contre l’hôpital des cliniques universitaires. Parmi eux se trouvent "quatre miliciens Maï-Maï", un groupe armé créé lors de la Deuxième guerre du Congo.

L'hypothèse d'une attaque des Maï-Maï avait déjà été avancée en début de semaine par Patrick Tsiko, maire adjoint de Butembo. Sur les réseaux sociaux, la photo d’un tract annonçant de prochaines attaques, présenté comme ayant été retrouvé après l’assassinat du docteur Richard Valery Mouzoko Kiboung, est en effet signé par les miliciens de l'Union du peuple pour la libération du Congo (UPLC), une faction des Maï-Maï.

"Les messages d’intimidation visent toutes les personnes qui soutiennent la riposte"

Si cette revendication est à prendre avec des pincettes, elle pourrait – si elle s’avérait véridique – être "une stratégie de la part de ces groupes pour obtenir un soutien populaire, étant donné la méfiance des habitants à l’égard de la riposte", analyse le journaliste Sammy Mupfuni, membre de la plateforme de vérification des faits Congo-Check.

Ce dernier souligne par ailleurs que de nouveaux messages d’intimidation commencent à apparaître, comme ceux visant les médias :

Il y avait déjà la présence de tracts de menaces laissés sur les lieux des attaques. On retrouve aussi ces tracts dans les taxis ou dans la rue, sous forme de banderoles placées sur les ronds-points. Ce qui est nouveau, c’est que les messages ne visent aujourd’hui plus seulement les médecins, mais aussi toutes les personnes qui soutiennent la riposte et mènent des campagnes de sensibilisation. Cela comprend les autorités religieuses, le maire de la ville, les députés et les personnes de la société civile qui, selon eux, sont "de mèche" avec la riposte et aussi les médias et journalistes qui transmettent des messages de prévention.

Première image : un message diffusé par certains chauffeurs de taxi de Butembo pour dire "non au virus Ebola" [non à la riposte] et annoncer une grève le 15 avril 2019. Deuxième image : une banderole mettant en garde les agents de la riposte, accusés de "meurtres contre la population au sein des CTE". Photos envoyées par notre Observateur Sammy Mupfuni / Congo Check.

La riposte, placée sous la direction du ministère de la Santé, est principalement assurée par l’OMS, le Fonds des nations unies pour l'enfance (Unicef) ainsi que d'autres ONG comme Alima.

Cet article a été écrit par Maëva Poulet (@maevaplt).