Un deuil national a été décrété vendredi 19 avril en République démocratique du Congo (RDC), après le naufrage, quatre jours plus tôt, d’une pirogue motorisée sur le lac Kivu, dans l’est du pays. Selon le dernier bilan, au moins 13 personnes sont mortes et 114 portées disparues. 38 autres ont été secourues. Notre Observateur à Goma pointe du doigt la surcharge et la vétusté de ces embarcations, pourtant nécessaires, les routes étant souvent impraticables.

La pirogue à moteur qui a sombré au milieu du lac Kivu lundi 15 avril assurait la liaison entre Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu située sur la rive nord du lac, et le territoire de Kalehe, à l’ouest. En réaction, le président Félix Tshisekedi a décidé que le port de gilets de sauvetage serait obligatoire sur le lac.

"Comme elles accostent n'importe où, elles sont moins contrôlées"

D’après notre Observateur Charly Kasereka, blogueur et journaliste à Goma, ces embarcations sont, pour la plupart des habitants de la région, le meilleur moyen de transport pour se rendre dans les villes qui bordent le lac Kivu :

Il vaut mieux passer par le lac que par la route qui longe les rives : ce n’est que de la boue et à certains endroits, quand il pleut, il peut y avoir un vrai risque de glisser dans l’eau.

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Ces pirogues motorisées sont en bois, longues de dix ou quinze mètres, avec un moteur de hors-bord. À bord, les passagers s’entassent sur les marchandises. Il arrive que plusieurs centaines de personnes embarquent sur une seule pirogue ! Ce sont principalement des gens de la campagne qui viennent au port de Kituku, à Goma, pour vendre leurs marchandises : des bananes, du manioc et toutes sortes de légumes.

La plupart n’ont pas assez d’argent pour prendre un ferry : la traversée coûte entre dix et quinze dollars (entre huit et treize euros) contre moins de trois dollars (deux euros) pour traverser à bord d’une pirogue motorisée.

En plus, ces embarcations peuvent déposer les personnes là où ça les arrange, ce que ne peuvent pas faire les gros bateaux. Comme elles accostent n’importe où, les contrôles sont moins rigoureux. Quand elles s’éloignent un peu du port officiel, il n’y a plus que quelques policiers ou militaires pour les contrôler, si tu leur donnes cinq ou dix dollars (quatre ou huit euros), ils te laissent passer sans contrôle.
Des passagers embarquent sur une pirogue qui va quitter le marché de Kituku, à Goma. Crédit : Charly Kasereka

"Tu te rassures en répétant que tu vas finir par arriver"

Charly Kasereka a déjà emprunté lui-même ces bateaux surchargés et ne s’y est jamais senti en sécurité :

Il y a toujours de l’eau qui rentre quelque part dans la coque. En général, le capitaine a un assistant qui est là pour écoper avec une casserole, tout au long du voyage.

Les conducteurs ne sont pas des vrais marins. Ils ont grandi à côté du lac, ils le connaissent bien mais ce ne sont pas des professionnels. Ils n’ont aucun diplôme, ils ont appris sur le tas.
À Goma, des pirogues semblables à celle qui a fait naufrage le 15 avril.

J’ai la peur au ventre à chaque fois que j’embarque dans ces pirogues. Quand tu es là, au milieu du lac, que tu ne sais pas nager et qu’il y a trop de monde dans la pirogue pour que tu puisses t’accrocher au bord, tu essaies de te rassurer en te répétant que tu vas finir par arriver.

Crédits : Charly Kasereka
 
Crédits : Charly Kasereka

Bien que les naufrages de ce genre soient récurrents, Norbert Rugusha Zihalirwa, le commissaire lacustre en charge du contrôle des activités sur le lac Kivu, assure que la sécurité des embarcations est vérifiée :

On ne peut pas dire que le bateau qui a coulé était en mauvais état : il n’avait même pas six mois ! Il a été mis à flot le 15 décembre 2018.

Nous faisons des inspections trimestrielles pour vérifier l’état de la coque des bateaux. Lorsqu’une unité n’est plus en état de naviguer, on la radie des registres. La durée maximale pour les embarcations en bois est de deux ans, au-delà elles doivent être mises hors d’usage.
La pirogue lors de sa mise à flot à Mukwidja, son port d'attache. Photo transmise par le comissaire lacustre.

Ensuite, au moment du départ, chaque bateau est soumis à une visite de partance. Nous vérifions tout : le nombre de passagers et la charge totale du bateau que nous mesurons en nous basant sur la ligne de flottaison, c’est-à-dire le niveau d’enfoncement de la coque dans l’eau.

Si on considère que l’unité n’est pas en sécurité, on ne délivre pas de permis de sortie.

Pour une pirogue comme celle-là, le nombre maximum de passagers autorisé est de 70 personnes. Au-delà de ce nombre, c’est une infraction.

Mais dans ce cas précis, notre service n’a pas pu intervenir. Seul le conducteur pourrait dire combien de personnes ont vraiment embarqué.

Selon le dernier bilan avancé par le président et par le commissaire lacustre, il y aurait eu 165 personnes à bord de la pirogue naufragée. Selon ce dernier, l’équipage de la pirogue aurait réussi à échapper aux contrôles de sécurité.

Cet article a été écrit par Pierre Hamdi (@PierreHamdi).