Après presque quatre mois de contestation et plusieurs centaines de morts, le président soudanais Omar el-Béchir est destitué par l’armée. Si la nouvelle de la chute du régime était très attendue par la foule de manifestants depuis jeudi matin, ces derniers semblent décidés à poursuivre leur mobilisation, après les annonces du chef de l’armée, jugées insatisfaisantes. Nos Observateurs attestent que la population reste mobilisée dans les rues de Khartoum et réclament notamment la fin du contrôle de l’État par les militaires.

Le président soudanais n’aura pas bouclé ses 30 ans de pouvoir à la tête du pays. Comme attendu depuis ce matin, à la suite de l’annonce faite par les médias d’Etat, le ministre de la Défense, Awad Benawf s’est exprimé cet après-midi. Après avoir fait le constat des raisons qui ont poussé les Soudanais à se révolter, Benawf a annoncé la décision du Haut comité de sécurité de destituer le président et d’instaurer "une période de transition de deux ans" qui sera assurée par les forces armées. Le président el-Béchir a quant à lui été arrêté et "fait prisonnier dans un lieu sûr". Ces décisions seront accompagnées de l’instauration d’un état d’urgence de trois mois et d’un couvre-feu d’un mois, de 22 heures à 4 heures du matin.

Déçus par de telles annonces, les manifestants ont choisi de maintenir leur mobilisation, réclamant notamment un État civil en lieu et place du pouvoir militaire.

Dans cette vidéo tournée en direct sur Facebook, des manifestants s’indignent à la suite de la nomination d’un militaire à la tête de l’État. "Ils ont enlevé un voleur pour en remettre un autre", "qu’il [le gouvernement] tombe à nouveau", "civil".
 
Sur cette photo prise par Ismail Mohamed Hamed à proximité du QG des forces armées, un manifestant vêtu d’un gilet orange arbore une pancarte  : "Nous ne remplacerons pas un "kouz" par un autre" [mot péjoratif faisant référence aux Frères musulmans, organisation à laquelle le parti d’Omar el-Béchir est historiquement associé]

Légende : "Le peuple ne veut pas d’un conseil militaire transitoire. Le changement ne surviendra pas quand tout le régime de Béchir trompe le peuple avec un coup d’état militaire. Nous voulons un conseil civil pour diriger la transition", écrit sur Twitter Alaa Salah, étudiante à Khartoum devenue icône du mouvement de protestation contre le gouvernement.

"On a peur que ça dégénère"

Abdelrahim Abdelilah, 40 ans, commerçant soudanais en France, de passage à Khartoum, était dans les rues une bonne partie de la journée pour suivre les manifestations.

Nous avons attendu toute la journée cette déclaration de l’armée, mais elle est loin d’être satisfaisante.

Quelques heures avant l’annonce de la destitution d’Omar el-Béchir, les Soudanais sont massivement descendus dans la rue. Vidéo tournée par Abdelrahim Abdelillah à l’aide d’un drône.


Maintenant, tout le monde dans mon quartier manifeste et dit que ce système doit s’arrêter. Mais la situation est un peu tendue parce que le ministre de la Défense Awad Mohamed Ahmed Benawf a décrété un couvre-feu à partir de 10h ce soir. On a peur que ça dégénère. Du coup ma mère et ma sœur restent à la maison. Nous, les hommes, on sort.

Rien n’a changé. Ce ministre est depuis longtemps aux côtés d’Omar el Béchir, ils sont arrivés ensemble, ils sont pareils. Nous on ne veut plus de ça, on ne veut plus des militaires au pouvoir. On a eu 30 ans avec El Béchir, un militaire, et avant lui il y en a eu d’autres. On veut un dirigeant normal, un civil.
 
Cette vidéo, prise au niveau d’une agence de la compagnie aérienne Salam Air près de l’avenue El Mek Nimir à Khartoum, montre des manifestants en colère après la destitution d’el-Béchir. Ils scandent à plusieurs reprises le mot "civil", probablement pour appeler à la nomination d’un président qui ne soit pas issu du monde militaire.

“Les gens ne partiront pas tant qu’il n’y aura pas de vrai changement de régime”

Ismail Mohamed Hamed, 43 ans, est chargé de marketing à Khartoum. Il était devant le QG des forces armées après l’annonce.

Avant l’annonce, les gens étaient enthousiastes, parce qu’ils avaient espoir d’un vrai changement. Mais une fois l’annonce terminée, ils étaient vraiment déçus.

Dans cette vidéo tournée par Ismail Mohamed Hamed après l’annonce de la destitution d’el-Béchir, on entend à partir de la 30e seconde des manifestants scander le mot "Liberté".

J’étais toute la journée devant les locaux du commandement général de l’armée, des centaines de gens y sont toujours depuis la destitution d’Omar el-Béchir. Ils disent qu’ils ne partiront pas tant qu’il n’y aura pas de vraiment changement de régime. Ils n’acceptent pas celui qui a été nommé et disent être prêts à continuer de protester des mois durant, jusqu’à ce que leurs demandes soient entendues.